« Trop peu, trop tard » : A Hongkong, les manifestants dénoncent du « sparadrap sur de la gangrène » après le recul de l’exécutif

« Trop peu, trop tard », estiment les protestataires, qui veulent désormais obtenir satisfaction sur toutes leurs revendications.

L’effet de soulagement n’aura été que de courte durée, mercredi 4 septembre en fin de journée, après que la chef de l’exécutif de Hongkong, Carrie Lam, a annoncé le retrait du projet de loi d’extradition qui a plongé le territoire dans une grave crise politique durant tout l’été. Dans les heures qui ont suivi, plusieurs participants au mouvement de contestation ont exprimé leur frustration face aux propositions de Carrie Lam. Et affirmé leur intention de continuer leur combat.

« Nous n’avons même pas besoin de changer nos slogans, nous disions déjà : répondez à nos cinq revendications, pas une de moins. Aujourd’hui, le gouvernement a répondu à l’une des cinq, il en reste donc quatre », a déclaré une porte-parole des contestataires, au cours d’une conférence de presse improvisée à la nuit tombée. « Miss Chan », de son nom de guerre, coiffée d’un casque de cycliste et le visage masqué jusqu’aux yeux, a estimé que les solutions apportées par Carrie Lam revenaient à « soigner la gangrène avec un sparadrap ». « Ce qui n’était au départ qu’une demande facile à satisfaire a fait boule de neige à cause de ce gouvernement délétère », a-t-elle ajouté.

« Trop peu, trop tard », résument la plupart des manifestants. Une affiche, publiée en ligne par les responsables de la communication du mouvement, indique : « Trois yeux abîmés, 1 183 arrestations, plus de 100 inculpations, deux attaques terroristes et d’innombrables incidents de brutalité policière, 8 vies sacrifiées, et vous voudriez que le retrait du projet de loi suffise ? »

Une partie des jeunes protestataires, réunis autour du Parlement dans la soirée, ont fondu en larmes en apprenant le neuvième « saut » (suicide) de l’une de leurs congénères lié à cette crise… Les porte-parole du mouvement soupçonnent le gouvernement d’avoir été poussé à réagir à l’approche de la rentrée du Sénat américain, où doit reprendre l’examen du Hong Kong Human Rights and Democracy Act, qui, s’il était adopté, pourrait remettre en cause le statut particulier, fiscal et commercial, de Hongkong vis-à-vis des Etats-Unis.

Une demande non pertinente

« Nous sommes tous très soucieux de trouver une sortie à cette crise », affirmé Mme Lam en annonçant le retrait du projet de loi, après avoir décrit d’abord les scènes de chaos que le territoire a connu ces dernières semaines. Mais, avec la maladresse qui a caractérisé ses prises de parole depuis le début de cette crise, elle explique que, en fait, le gouvernement avait déjà répondu aux revendications des manifestants… Le projet controversé ? Il était « suspendu » depuis deux mois. La qualification des manifestants comme émeutiers ? C’est « sans conséquences juridiques lorsque les suspects seront devant les tribunaux », autrement dit, c’est une demande non pertinente. La reprise de réformes politiques en vue d’instaurer un système réellement démocratique ? Elle-même le souhaite ardemment, mais cela ne peut avoir lieu que dans un contexte apaisé…

Dans le camp pro-establishment, qui depuis des semaines demandait à Mme Lam de lâcher du lest, on espère que la ville saisira cette opportunité d’un retour à la normale, mais on craint que cela ne suffise plus. « La crise dure maintenant depuis des mois et ne porte plus spécifiquement sur le projet de loi. Il est bien tard pour ces mesures », a déclaré Starry Lee, la présidente du parti pro-Pékin DAB, à l’agence Associated Press.

Carrie Lam a rejeté mercredi la demande d’amnistie pour tous les manifestants susceptibles de poursuites. Et face à la revendication qui a devancé, dans les sondages, la demande du retrait du projet de loi, celle d’une commission d’enquête indépendante sur les violences policières, la chef de l’exécutif a réitéré sa confiance dans l’organe interne de la police, rejeté par les manifestants. Elle a toutefois annoncé que des experts internationaux allaient rejoindre l’institution, qui serait également renforcée par deux personnalités locales, dont les protestataires ont immédiatement contesté l’impartialité.

Carrie Lam a aussi promis l’ouverture d’un dialogue direct entre la population et le gouvernement et une étude approfondie du « malaise profond de la société ». Pourtant, hormis les aspirations démocratiques réelles, le problème social le plus évident de Hongkong est connu, et dénoncé depuis des années : celui du logement. Le parc immobilier et foncier est dans les mains d’un quasi-cartel de grandes familles, qui maintiennent les prix à un niveau totalement inaccessible pour la majorité des Hongkongais, dans une ville qui a une plus grande disparité de richesses que tous les pays développés.

Florence de Changy (Hongkong, correspondance)