En Allemagne, comment repousser l’extrême droite  ?

Aux deux élections régionales du 1er septembre dans l’est du pays, l’AfD a enregistré des scores historiques. Seul un changement offensif de politique peut inverser la tendance, estime ce quotidien libéral de Berlin.

Voilà un scrutin qui fait mal. L’est de l’Allemagne bascule à droite, et pas qu’un peu. Une fois encore, dans des élections régionales, près d’un quart des électeurs de l’Est ont fait le choix d’Alternative pour l’Allemagne (AfD), comme en 2016 dans les Länder de Saxe-Anhalt et de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. En dépit d’une remontée impressionnante, les partis de gouvernement – SPD [au Brandebourg, en coalition avec la gauche radicale, Die Linke] et CDU [Union chrétienne-démocrate en Saxe, en coalition avec les sociaux-démocrates (SPD)] – enregistrent une débâcle [perdant 5 à 7 % de leur électorat], et les sondages ne portent guère à l’optimisme pour les élections prévues en Thuringe le 27 octobre.

Il n’aura pas fallu longtemps au parti d’extrême droite fondé il y a six ans pour conquérir une grande partie de l’est de l’Allemagne. En témoigne la composition de tous les parlements régionaux où, à l’exception d’Erfurt [en Thuringe], l’extrême droite est en position de force et représente désormais le deuxième groupe à l’Assemblée. Jamais l’Allemagne d’après 1945 n’avait compté autant de députés de droite et jamais, depuis la Seconde Guerre mondiale, un nouveau parti n’avait connu un essor aussi rapide.

Alors que Die Linke était auparavant considéré comme le principal défenseur des intérêts des Allemands de l’Est, l’AfD a su récupérer les mécontents du parti de gauche comme ceux des grands partis traditionnels (SPD et CDU) – et de surcroît, avec ce phénomène curieux qu’une bonne partie des dirigeants d’extrême droite sont issus de l’Ouest. Nous vivons des temps tumultueux : rien, depuis la réunification, n’avait autant ravivé les plaies ni autant creusé le fossé entre l’Est et l’Ouest que les succès de l’extrême droite.

Perplexes, les milieux libéraux des grandes villes regardent les régions de l’Est céder aux sirènes d’un parti protestataire, rétrograde, à forte dominante masculine, qui flirte ouvertement avec le racisme et le nationalisme. Soudain resurgissent les accusations toxiques – l’Ouest reprochant aux Allemands de l’Est leur ingratitude – tandis que, à l’inverse, l’Est en appelle à moins d’arrogance et à plus de compréhension de la part de l’Ouest.

Trente ans après la chute du mur, les Allemands sont loin d’être sur la même longueur d’onde. Le grand débat de cette fin d’été 2019 ne porte pas sur l’intégration des réfugiés mais sur la désintégration des Allemands de l’Est et de l’Ouest.

Existe-t-il un moyen de se réconcilier ? Si oui, il ne passe pas par l’arrogance et le mépris. Car le sentiment permanent de leur déclassement par rapport à l’Ouest n’a fait qu’alimenter le ressentiment des Allemands de l’Est. Plus de la moitié des habitants de Saxe se sentent traités comme des citoyens de seconde zone. Et pour un grand nombre d’électeurs de l’AfD à l’Est, la politique d’Angela Merkel constitue l’humiliation suprême. Nulle part ailleurs en Allemagne la chancelière n’est à ce point haïe.

L’Allemagne souffre de son immense léthargie

L’est et l’ouest du pays sont pourtant confrontés à des problèmes très similaires. Le populisme de droite n’est pas une mode de l’Est, mais un mouvement général de rébellion contre les profondes mutations à l’œuvre dans toute la société depuis déjà un certain temps, mouvement qui connaît un succès particulier à l’Est. L’Allemagne souffre de son immense léthargie.

C’est un retour de bâton dirigé contre une politique qui, depuis des années, subit la mondialisation, l’ère du numérique et les flux migratoires, au lieu d’en prendre le contrôle. Le laisser-faire et l’indétermination ne suffisent pas à créer un sentiment d’identification pour le plus grand nombre.

Que ce soit à l’échelle régionale ou fédérale, les dirigeants politiques doivent aujourd’hui aller au-delà du constat et répondre sérieusement à ces questions. Cela ne signifie pas qu’il faille faire preuve de compréhension envers les idées des Kalbitz, Höcke [les très populaires chefs de file de l’AfD au Brandebourg et en Thuringe] et compagnie. Il s’agit, pour les politiques, d’être offensif et de prendre des mesures concrètes pour la société de demain : plus d’investissements dans les régions structurellement faibles, plus d’engagement dans l’éducation, plus de développement du numérique pour que tout le monde ait accès au progrès.

Les négociations pour former des coalitions s’annoncent difficiles, notamment en Saxe. Écarter l’extrême droite du pouvoir est une bonne décision. Mais le plus grand danger qui guette les nouvelles assemblées régionales serait de former des coalitions dont l’énergie et la cohésion se fonderaient davantage sur le rejet de l’AfD que sur l’émergence de nouvelles idées pour l’avenir. Ce dont l’Allemagne a besoin, c’est de politiques qui se préoccupent des gens de ce pays et qui agissent. Non de politiques qui regardent les choses se faire.

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Mathias Müller von Blumencron

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