Écocide dans la vallée d’A Luoi

, par JAEGGI Peter

Pour beaucoup, c’était un paradis. Une forêt vierge aux arbres imposants, une végétation luxuriante formant comme une voûte à mi-hauteur, une faune d’une extrême richesse faisaient de la vallée d’A Luoi un lieu exubérant de vie. Ici, à quelque 60 km au sud de l’ancienne ville impériale de Hué, dans la province de Thua Thien Hué, au centre du Vietnam, se dressait une forêt tropicale de rêve. Cette région, Vo Quy la connaît depuis des dizaines d’années. Il enseigne à l’Université de Hanoi et fait autorité au Vietnam en matière d’écologie. Il résulte de ses études et d’autres travaux que cette ancienne forêt tropicale humide abritait naguère une cinquantaine d’espèces de mammifères — tigres, singes, éléphants… — et 170 espèces d’oiseaux aux couleurs fantastiques.

Nous traversons maintenant cette vallée longue de trente kilomètres : ses versants présentent l’aspect d’une savane. Ça et là, des troncs d’arbres carbonisés témoignent encore des bombardements au napalm auxquels on a souvent recouru pour achever l’œuvre des défoliants. Les forêts d’antan ont cédé la place aux broussailles et à « l’herbe américaine », comme les gens d’ici nomment ces graminées qui poussent à hauteur d’homme. Vo Quy précise qu’il ne reste plus dans la vallée que vingt-quatre espèces d’oiseaux et cinq de mammifères. L’écocide a scellé la fin du paradis.

La vallée d’A Luoi n’est praticable qu’en quatre-quatre. Sur la route défoncée qui longe péniblement le flanc nu des montagnes, le trajet paraît interminable. L’un des cours d’eau que nous traversons s’appelle, depuis la guerre, Ruisseau de sang. A cause de tous ceux qui sont morts sur ses rives.

Cette étroite vallée limitrophe du Laos était pendant la guerre l’une des principales voies d’approvisionnement de la piste Hô Chi Minh, qui reliait le Nord au Sud. C’est pourquoi elle a été attaquée cinq ans durant depuis le Sud, surtout à l’Agent Orange et d’autres substances toxiques, et finalement au napalm. Il existe un rapport selon lequel un pilote américain aurait fait en tout, entre 1968 et 1969, trois mille heures de vol pour arroser cette seule région.

Sur le territoire de la commune Hong Tien, juste après le Ruisseau de sang, un monticule désolé présente une horrible plaie béante. La pluie a achevé de ruiner cette hauteur autrefois recouverte de végétation. Ici comme ailleurs, l’anéantissement des forêts favorise l’érosion. celle-ci provoque à son tour de fréquentes inondations — dont les dégâts se chiffrent par millions
de dollars —, la destruction de terres cultivables, et finalement la pénurie de nourriture.

A l’entrée de la vallée, en bordure du marché « Bunker Rouge », dans la commune de Hong Thuong, un panneau en bois avertit : « La forêt est un trésor naturel de notre pays. Tous les actes qui la perturbent sont strictement prohibés. Il est interdit de brûler, de couper, de ramasser et de vendre du bois. La chasse est interdite. Celui qui ne respecte pas ces prescriptions sera sévèrement puni. »

L’écologiste Vo Quy remarque : « Les herbicides de l’armée américaine ont détruit quelques deux millions d’hectares de la forêt tropicale, et du même coup l’habitat de nombreuses espèces rares et menacées. Certaines d’entre elles sont maintenant en voie d’extinction. Nous devons les protéger. Mais ce n’est pas facile, car il nous faut d’abord reconstituer leur biotope. » Dans la plupart des cas, l’entreprise paraît quasi désespérée.

Sur cette plaine au sud de la vallée d’A Luoi, dans la commune d’A So, rien ou presque ne laisse soupçonner qu’il se trouvait ici une base de l’armée de l’air américaine. Depuis longtemps, la nature a reconquis le terrain et dissimulé la sinistre menace qui guette sous une apparence idyllique. Ici on stockait de l’Agent Orange et l’on en remplissait les citernes des avions.

Nous sommes accompagnés de deux agents de la police frontalière et d’un surveillant de l’administration provinciale. Ils prescrivent au photographe quand et dans quelle direction il a le droit de prendre les clichés. Ils nous disent avec qui nous pouvons parler et avec qui c’est interdit. Ils s’assoient à côté de nous lors des interviews et notent consciencieusement tous nos propos à l’intention du comité du peuple.

Dans les cratères creusés par les bombes, les gens ont aménagé des étangs à poissons, qui fournissent la nourriture quotidienne et aussi — parce qu’il n’y a pas de ruisseau à proximité — l’eau potable.

Nous sommes dans une « nouvelle zone économique ». Le gouvernement y a installé de force une minorité ethnique, d’anciens nomades. La plupart des familles ont à peine assez à manger, le poisson est leur aliment de base.

La funeste nouvelle apportée sur ce coin de terre en 1998 par l’étude canadienne Hatfield n’en a été que plus choquante : quelques-uns de ces viviers sont fortement contaminés par la dioxine. Le poison pénètre dans l’organisme humain par le biais des canards et des poissons consommés. Trente ans après les dernières attaques à l’Agent Orange, les armes chimiques d’alors frappent toujours des victimes innocentes.

Chris Hatfield, qui a dirigé cette étude, note dans son rapport final : « Il s’agit de valeurs qui, au Canada et dans d’autres pays occidentaux, provoqueraient l’interdiction de consommer ces poissons. » L’étude soupçonne qu’il existe dans la région et ailleurs dans le pays d’autres de ces « hot spots » (points chauds).

Pour le Vietnam, les solutions appropriées sont hors de prix. L’une d’elle consisterait à brûler la terre contaminée dans des fours à haute température, ou à amener la nourriture et l’eau potable de régions éloignées, non touchées.

Hatfield souligne qu’il reste énormément à faire au Vietnam, et qu’il faudrait encore vingt ans de recherches pour évaluer entièrement cette « gigantesque affaire écologique ». La chose serait dans l’intérêt non seulement du Vietnam, mais de toutes les nations, pour la santé de leur population. Car la dioxine, relève Hatfield, joue un rôle partout.

Personne ne peut dire avec certitude combien de temps la dioxine demeure dans les cycles naturels. L’exemple des étangs d’A So montre qu’elle y reste des décennies. Des spécialistes affirment que dans des conditions de « stockage » idéales — c’est-à-dire isolée dans l’obscurité totale — la dioxine peut durer un temps indéterminé. Ce qui complique aussi les choses, c’est qu’elle voyage avec les eaux de surface et les eaux souterraines, et peut donc constituer une menace longtemps insoupçonnée dans des endroits inattendus.

P.-S.

* Paru dans Inprecor n° 480/481 de mars-avril 2003.

* Peter Jaeggi, journaliste et photographe, a mis sur pied un projet relatif aux effets à long terme de l’Agent Orange (livre et expositions). Nous reproduisons ici un extrait du livre-catalogue de l’exposition : P. Jaeggi, Quand mon enfant est né, j’ai ressenti une grande tristesse — Vietnam : quand les armes chimiques frappent à retardement, Éd. Lenos, Bâle 2000.

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