Comment l’extrémiste Alain Soral se joue des banques suisses et du fisc français

, par BOTTI Dominique

La Tribune de Genève, grâce à l’enquête d’un lanceur d’alerte, assure qu’Alain Soral, connu pour ses positions antisémites et négationnistes, serait à l’origine d’un montage financier en Suisse.

Alain Soral (61 ans) est la grande figure actuelle de l’extrême droite en France. Il y a été condamné plusieurs fois pour antisémitisme et négationnisme. Le personnage diffuse ses thèses sur le site Internet de l’association française Égalité & Réconciliation (E & R), dont il est le président. Le site offre différents services payants. Depuis fin 2018, les admirateurs peuvent payer par carte bancaire via une association en Suisse : Les Amis genevois de la tolérance.

E & R, un site d’extrême droite français, serait-il lié financièrement à Genève ? C’est Tristan Mendès France [maître de conférences associé à l’université de Paris] qui a dévoilé ce montage financier franco-suisse. Le petit-fils de l’ancien résistant et ex-président du Conseil des ministres traque les extrémistes de droite sur Internet. Il nous explique que le site d’Alain Soral est le “navire amiral” de la nouvelle droite antisémite sur le Net : il a attiré “une moyenne de 4,8 millions d’internautes par mois en 2018”.

Un système grippé

La plateforme E & R est une vitrine publicitaire pour les produits du mouvement. C’est une “machine à cash”, indique Tristan Mendès France, qui reste difficile à estimer. L’internaute peut y payer sa cotisation de membre entre 20 et 100 euros. Il peut faire un don et acheter des produits divers (livres, vidéos, produits bio). Le visiteur peut aussi se diriger vers les autres adresses qui sont liées à E & R, comme les Éditions KontreKulture, qui sont dirigées par ce même Alain Soral.

Depuis peu, le système est grippé. Les nombreuses condamnations pénales ont des conséquences. “Les services de paiement par carte bancaire en ligne ont en effet réagi. Paypal et Stripe se sont retirés de E & R à l’été 2018”, écrit Tristan Mendès France sur le site du collectif Stop Hate Money. Selon lui, les conditions générales d’utilisation de ces services en ligne sanctionnent de cette manière les propos racistes et antisémites. Il n’y a pas que cela.

Les banques également coupent les ponts. Après la Banque postale en France, c’est “BNP Paribas qui a fermé le compte de E & R, en septembre 2019”, déclare le site, qui dénonce une “persécution de plus” visant à empêcher les sympathisants d’aider financièrement leur mentor.

Contourner les sanctions

Alain Soral et son entourage semblent donc être sur une liste noire. Ce qui assèche ses sources de financement. Selon Tristan Mendès France, c’est pour contourner l’effet de ces sanctions que le site E & R a créé un montage financier avec la Suisse. L’argent n’est plus versé sur le compte d’E & R en France. C’est désormais l’association Les Amis genevois de la tolérance qui reçoit l’argent en Suisse, poursuit le lanceur d’alerte.

Cette association est discrète dans le canton de Genève. Elle dispose d’un nom de domaine, lagdlt.com, depuis octobre 2018. L’organisation y explique vouloir défendre les libertés publiques au sens large. Le texte ajoute qu’elle est “politiquement neutre” et “confessionnellement indépendante”. L’association est indépendante et soutient qui elle veut sans donner de nom. Ceux d’Alain Soral et de E & R ne sont pas mentionnés.

Le site Internet donne une adresse et un numéro de téléphone dans le centre-ville. Ce sont les coordonnées de l’étude de Me Pascal Junod. L’avocat, ancien membre de l’UDC [parti politique suisse conservateur et nationaliste], est connu. À la fin des années 1990, ses positions politiques étaient jugées trop extrémistes. Les caciques du parti avaient demandé son départ. Ajoutons que l’étude de Me Junod héberge l’adresse en Suisse d’un avocat français : Damien Viguier, qui est l’actuel défenseur d’Alain Soral dans l’Hexagone. Contactés, les deux défenseurs n’ont pas répondu.

Financement et exonération fiscale

Les Amis genevois de la tolérance utilisent les services de la plateforme financière Payrexx, à Thoune [au sud-est de Berne], une version helvétique de Paypal. Son directeur, Ivan Schmid, explique qu’il ne connaît pas Les Amis genevois de la tolérance. Il précise que chacun peut devenir client du moment qu’il répond aux règles de la compliance.

“Tout ce que je peux vous dire pour l’instant, c’est que nous avons reçu une demande d’Alain Soral. Mais nous l’avons refusée”, explique-t-il.”

Pourquoi la Suisse ? Tristan Mendès France estime que les raisons de ce montage financier sont doubles. Assurer le financement du système Soral. “Il y a aussi, peut-être, un volet fiscal.” Le site Internet des Amis genevois indique en effet que l’association bénéficie “d’une exonération fiscale”.

“Les internautes français versent donc leurs dons sur le compte d’une association en Suisse qui ne paie pas d’impôts. J’espère bien que les autorités françaises s’intéresseront à cet aspect.”

Contactés, Alain Soral et les responsables du site E & R n’ont pas répondu à nos questions.

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Juste à côté de la synagogue de Lausanne

La dernière condamnation d’Alain Soral date du 2 octobre : une année de prison pour injure publique antisémite. Il avait qualifié le monument du Panthéon, à Paris, de “déchetterie casher” après l’inhumation de Simone Veil et de son époux dans cette nécropole en juillet 2018. Le condamné reste libre en raison notamment des appels en cours.

Deux semaines après sa dernière condamnation, l’extrémiste était à Lausanne pour prendre les clés de son nouvel appartement. Le logement de trois pièces est coquet. Il n’était pas encore meublé la semaine dernière. Des travaux d’électricité étaient en cours. Alain Soral n’était pas là. Mais tout semblait prêt pour accueillir prochainement le nouveau locataire.

La plaquette gravée de la boîte aux lettres indique déjà Robert Bonnet, qui est le nom d’usage d’Alain Soral. Robert étant l’un de ses multiples prénoms. La ville de Lausanne offre un service payant d’informations sur l’adresse de ses résidents. Contacté, le Service du contrôle des habitants confirme l’arrivée : “Alain, Gérard, Robert, Guy Bonnet, né le 2 octobre 1958, a été admis le 15 octobre dernier.” L’homme n’a pas mentionné son deuxième patronyme, Soral. Et, pour l’instant, son arrivée est “provisoire”. Ce qui signifie qu’il doit encore présenter des documents officiels pour s’inscrire définitivement.

Vigilance

Dans le quartier, certains habitants ont reconnu la figure de l’extrême droite française, qui ne se cache pas. L’homme est poli et discret. Il ne parle pas de politique. Alain Soral a déjà effectué plusieurs visites, mais il ne s’est pas encore installé. D’ailleurs, les voisins ne savent pas s’il y aura un déménagement et quand il aura lieu. Personne ne sait si l’extrémiste de droite, qui est censé vivre en France, va faire de Lausanne le lieu de sa nouvelle résidence principale.

Personne dans le quartier ne comprend pourquoi cet antisémite et négationniste a choisi cet endroit. La zone est proche de la synagogue. Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (Cicad), rappelle qu’il lui appartient de s’installer là où il le souhaite. “Alain Soral n’a jamais été condamné en Suisse. S’il décide de s’installer dans ce quartier à Lausanne, nous resterons naturellement vigilants face à ce propagateur de haine antisémite déjà bien connu des tribunaux français.”

Alain Soral n’a pas réagi à nos sollicitations.


Dominique Botti
Tribune de Genève

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