Du quartier aux urgences pédiatriques
Gabriel rattrapé par les policiers est plaqué au sol, maintenu par un genou sur la tête et un autre sur les épaules, menotté et bourré de coups de bottes. Le jeune ado dira qu’il a crû mourir. Il aurait pu en effet être tué. Dans la nuit sa mère est avertie que son fils est en garde à vue mais qu’il va bien. Cela ne la rassure pas, par deux fois elle téléphone au commissariat le lendemain matin, on lui répond que son fils va l’appeler. En fait, c’est le service des urgences pédiatriques de l’hôpital de Bondy qui la rappelle pour lui annoncer que Gabriel souffre d’un sérieux traumatise facial et crânien, il a des dents cassées, de nombreux hématomes et une fracture maxillaire gauche avec atteinte de l’orbite. Il est sous le choc. Son état nécessite 30 jours d’ITT (incapacité totale de travail) et un transfert dans le service de chirurgie maxillo-faciale de l’hôpital des enfants Necker où il devra subir une intervention. Son avocat, maître Thomas Marieri déclare « la police arrête des gens… mais il y a disproportion entre arrêter et éclater la tête d’un jeune de 14 ans. On a fréquemment des personnes qui ressortent de garde à vue avec la tête au carré ». Ici, en France, on massacre même des enfants !
La répression sans limite avec l’état d’urgence sanitaire
Le tabassage de Gabriel n’est pas un acte isolé, il est systémique. Moins la parole et les actes politiques de Macron et de son gouvernement est crédible et efficace pour nous tous, plus le nombre et l’intensité des actes de violence policière augmente. Cette violence s’exerce comme toujours sur ceux et celles d’entre nous que ce régime pour les riches fragilise le plus. Ainsi les habitants des quartiers populaires payent le prix fort l’épidémie de coronavirus. C’est dans les villes et les banlieues paupérisées que la maladie a le plus frappé, dans les quartiers populaires qu’habitent souvent les premiers de corvée au boulot chaque jour souvent sans protections efficaces, c’est encore dans les quartiers populaires que les travailleurs/ses précaires se retrouvent aujourd’hui au chômage. Quant aux personnes sans papiers ils sont souvent restés « confinés dehors » ou rassemblés dans des lieux au confinement impossible. C’est sur tous ceux-là que s’abat une répression ciblée, raciste, permanente de policiers investis de pleins pouvoirs. De nombreuses vidéos tournées par des citoyens confinés sur leurs balcons montrent dans les rues vides la violence des coups, jusqu’à la mort parfois, de personnes racisées qui n’avaient souvent qu’oublié leur attestation de sortie… Ce sont des humiliations et une culpabilisation sans fin : « les jeunes des quartiers ne se confinent pas », « les parents devraientgarder leurs enfants à la maison »... Les victimes sont coupables. La fabrication des boucs émissaires n’est pas confinée !
Oui les quartiers ont raison de se rebeller
Parce que trop c’est vraiment trop. La déclaration haineuse « les bicots ça sait pas nager », référence même pas voilée à un crime d’État colonial (le 17 octobre 1961 la police de Paris avait jeté dans la Seine des centaines d’Algériens qui manifestaient pacifiquement) a suscité le puissant rassemblement d’Argenteuil où les manifestants ont crié leur colère devant ce mépris de l’État. Aujourd’hui la Marche des solidarités à Paris et dans de nombreuses villes de France va exiger : des tests de dépistage systématiques, des distributions massives de masques, de gants et de gels gratuits pour tous et toutes, la fermeture des centres de rétention, l’ouverture inconditionnelle de lieux d’hébergement dignes et pérennes, la suspension des loyers et des charges, la régularisation inconditionnelle et définitive de tous et toutes les sans-papiers, l’égalité des droits.
Nous n’oublierons pas Gabriel. À sa famille, à ses amis nous apportons toute notre solidarité et notre aide. Avec eux nous exigeons que justice soit faite. Et plus que jamais nous sommes mobilisés avec rage, avec ténacité, pour que ce monde change radicalement !
Roseline Vachetta
• Créé le Samedi 30 mai 2020, mise à jour Mercredi 3 juin 2020, 07:32 :
https://npa2009.org/actualite/antiracisme/gabriel-14-ans-tabasse-par-les-policiers
Gabriel, 14 ans, a cru qu’il allait « mourir en garde à vue »
Dans la nuit du 25 au 26 mai, Gabriel Djordjevic s’est fait interpeller par les forces de l’ordre à Bondy. C’est à l’hôpital que sa famille le retrouvera, souffrant entre autres, d’un traumatisme facial et crânien. Récit.
Sur la table de la cour d’un domicile bondynois, un rapport médical, le procès-verbal du dépôt de plainte à l’IGPN et de quoi attester que Gabriel Djordjevic, 14 ans, est un jeune garçon sans histoires. Des documents qui résument et permettent de reconstituer les dernières 48 heures que viennent de vivre les personnes présentes autour de la table. La mère de Gabriel, son grand frère, Chérif Jovanovic et une proche de la famille, Sylvie Stevanovic.
Tous sont encore sous le choc de ce qui est arrivé à Gabriel dans la nuit du 25 au 26 mai. Ce soir-là, il ne rentre pas. Sa mère le pense avec son grand frère, sorti dîner dehors. Il est environ 23 heures quand ce dernier rentre, constate l’absence de son petit frère avec qui il partage sa chambre et se met à le chercher un peu partout dans la ville, inquiet. « D’habitude, il sort toujours avec moi, je n’aime pas le laisser sortir seul ».
J’aurais préféré qu’ils l’attrapent et le mettent en prison plutôt qu’ils me le massacrent comme ça
Dans la nuit, le commissariat de Bondy appelle la famille. Gabriel est en garde à vue. Une histoire de vol de scooter avec un autre jeune. Sa mère raconte s’être enquis de son état de santé, on lui répond que tout va bien. Elle déclare avoir appelé le commissariat à 8 heures puis 9 heures. A chaque fois, on lui répond que son fils va l’appeler. Ce sont finalement les urgences pédiatriques de l’hôpital Jean Verdier de Bondy qui la contactent pour lui indiquer que son fils a été transporté du commissariat à l’hôpital par les pompiers.
Tout cela, elle l’a déjà détaillé quelques heures auparavant dans les bureaux de l’IGPN lors du dépôt de plainte contre X. « Violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique sur mineur », lit-on dans la marge. Le rapport médical lui, indique un traumatisme facial et crânien accompagné de vomissements, trois dents cassées et une « fracture maxillaire gauche étendue au plancher de l’orbite ». La médecin prescrit 14 jours d’ITT (incapacité totale de travail). Le certificat médical établi le 28 mai sur réquisition d’un officier de police dans le cadre de l’enquête fait lui état de 30 jours d’ITT.
Comment Gabriel, 14 ans, pesant une quarantaine de kilos et mesurant à peine plus d’un mètre 70 s’est-il retrouvé dans cet état ?
Photos prises par la famille à l’hôpital
A l’hôpital, il déclare avoir été interpellé par des agents de police vers 1 heure du matin alors qu’il était avec un ami qui tentait de voler un scooter. Les deux jeunes prennent la fuite dans deux directions opposées en voyant les forces de l’ordre arriver. L’interpellation se passe normalement pour l’ami de Gabriel qui est mis à terre avant d’être menotté et emmené. Gabriel lui, déclare avoir reçu plusieurs coups de pied au visage.
« Il y avait trois garçons et une femme, raconte-t-il. Ils m’ont plaqué au sol, ils ont mis un genou sur ma tête, un genou sur mes épaules, ils m’ont mis les menottes. La femme qui est blonde tenait mes chevilles pendant qu’un agent barbu, assez gros, me donnait des coups de bottes dans la tête ». Ce n’est qu’après ça qu’il sera emmené au commissariat de Bondy. Jamais auparavant il n’avait été confronté à la police. Cette interpellation, c’est sa première fois. Il n’existe, à notre connaissance, aucune vidéo de l’interpellation qui se serait déroulée sans témoin, les seules personnes pouvant faire son récit sont donc Gabriel et les agents qu’il désigne.
Gabriel, le 27 mai, dans sa chambre d’hôpital – © Chérif Jovanovic
La famille demande justice
« J’aurais préféré qu’ils l’attrapent et le mettent en prison plutôt qu’ils me le massacrent comme ça », déplore sa mère.
Gabriel est encore en état de choc. « Il ne mange rien, tout ce qu’il avale, il le vomit, raconte son frère, la gorge serrée. Si je l’attrape et que je lui fais ce qu’il a fait à mon petit frère, moi, on va me donner combien d’années de prison ? Nous, ce qu’on veut aujourd’hui, c’est que les policiers paient pour leurs actes et qu’on nous envoie des policiers qui savent gérer ».
Me Thomas Maïer est l’avocat de la famille. Il n’a pas encore eu accès au dossier mais déclare « personne n’a rien contre le fait que la police arrête des gens, c’est évidemment naturel, rappelle-t-il. Ce qui me parait moins naturel, c’est la disproportion entre arrêter et éclater la tête d’un jeune de 14 ans. Mais on a fréquemment des personnes qui ressortent de garde à vue avec la tête au carré ».
Je ne peux pas comprendre qu’un enfant de 14 ans se fasse arrêter et éclater la figure
L’avocat, qui défend aussi un syndicat de police, dit comprendre tous les points de vue et note un climat très tendu en ce moment entre police et population : « les forces de l’ordre sont à bout et parfois entre police et jeunes, on a l’impression que ce sont des gangs les uns contre les autres mais je ne peux pas comprendre qu’un enfant de 14 ans se fasse arrêter et éclater la figure ».
Ce climat, il effraie de plus en plus Sylvie Stevanovic, maman d’un garçon atteint d’autisme : « Lui, son handicap, il est invisible. Imaginez, demain il sort, il met du temps à réagir à ce que lui dit la police et il lui arrive ce qui est arrivé à Gabriel ? Je ne veux plus rester dans le 93, c’est invivable. Nous on est en train de se demander quelles séquelles Gabriel va garder de tout ça pendant que celui qui l’a frappé, il doit être tranquillement en train de manger avec sa femme et ses gosses ? »
Ce qu’on veut, c’est obtenir justice
Dans cette histoire, tout parait incompréhensible à la famille. Chérif, le grand frère est connu des services de police mais ne s’explique pas ce qui est arrivé. « J’en ai fait des conneries, mais jamais on ne m’a attrapé et tabassé comme ça, assure-t-il. Ca veut dire qu’ils font les malins que sur les petits ? Vous savez on est serbes et on n’a pas voulu trop en parler autour de nous, on ne veut pas que ça dégénère mais on veut montrer que ce qu’on veut, c’est obtenir justice ».
La mère de Gabriel, elle, ne comprend pas que les agents du commissariat de Bondy aient pu faire ça à son fils alors qu’ils n’ont rien fait quelques semaines plus tôt quand elle a été menacée à son domicile. Ce que l’avocat confirme. « J’ai appelé le commissariat de Bondy, ils m’ont dit qu’ils avaient d’autre chose à faire alors que des personnes se sont introduites chez la famille. Ils ont fini par passer mais n’ont rien fait du tout ». De quoi rompre le très frêle lien de confiance qui existait entre elle et les forces de l’ordre.
Reste seulement l’espoir de voir la justice condamner les personnes coupables de ce qui est arrivé à Gabriel. Contacté, le commissariat de Bondy n’a pas donné d’informations sur les conditions de l’interpellation de Gabriel. Une source policière confirme qu’une interpellation a bien eu lieu cette nuit-là à Bondy, concernant un vol de scooter. La famille quant à elle, a demandé le rapport d’intervention aux pompiers. La maire de Bondy, Sylvine Thomassin, est entrée en contact avec la famille hier au soir mais n’a pas répondu à nos sollicitations.
Gabriel, lui, est toujours hospitalisé. Son état nécessite une prise en charge par un service de chirurgie maxillo-faciale. Il devrait se rendre aujourd’hui à Necker, l’hôpital pour enfants.
Latifa Oulkhouir
• Bondy Blog, le 29/05/2020
https://www.bondyblog.fr/societe/police-justice/gabriel-14-ans-a-cru-quil-allait-mourir-en-garde-a-vue