Voulue par Jacques Chirac, la Cité nationale de l’immigration ouvre dans une grande discrétion

Mercredi 10 octobre, après environ vingt ans de gestation, la Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI) ouvre enfin ses portes à Paris. En toute discrétion. Nicolas Sarkozy, qui le 17 septembre n’avait pas manqué d’inaugurer la Cité de l’architecture et du patrimoine, souhaitant « remettre l’architecture au cœur de nos choix politiques », n’a cette fois pas choisi de marquer l’événement. Cette nouvelle Cité, qui consacre l’apport de l’immigration à l’histoire de la France, ne sera inaugurée ni par le président ni par le ministre de l’immigration, Brice Hortefeux.

Tout juste, la ministre de la culture, Christine Albanel, se rendra-t-elle, à 19 heures, sur les lieux. Comme si la droite, à l’heure des polémiques sur l’ADN et les tests de filiation, ne voulait pas reconnaître un enfant qu’elle jugerait aujourd’hui illégitime.

Pourtant, c’est bien elle qui a permis la finalisation d’un projet que la gauche avait longtemps boudé. Un rêve né en 1989 dans la tête d’un fils d’immigré algérien, alors conseiller municipal (Génération écologie) d’Aubervilliers, Zaïr Kedadouche, relayé par une poignée d’historiens convaincus comme Gérard Noiriel et Pierre Milza. L’enjeu est « civique et politique » clament-ils : « Valoriser l’immigration en lui faisant sa place dans la mémoire nationale. » Leur argumentaire est détaillé, leur projet déjà précis. Mais à l’Elysée, où siège François Mitterrand, comme dans les ministères, ils se heurtent à la frilosité d’une gauche obsédée par les succès électoraux du Front national.

Mis en sommeil mais jamais enterré, le projet trouve une seconde vigueur en 1998. L’équipe de France black-blanc-beur vient de remporter la coupe du monde de football. Les esprits ont mûri espèrent les pères du projet. Lionel Jospin, premier ministre, réclame même à Driss El Yazami, vice-président de la Ligue des droits de l’homme, et au conseiller d’Etat Rémy Schwartz, une mission sur la faisabilité d’un tel lieu. Et puis... plus rien. Côté immigration, Lionel Jospin refuse tout angélisme. Côté culture, ses services ne veulent pas d’un projet susceptible de dénaturer l’idée de musée. Dans les milieux de l’immigration, on parle dorénavant du projet comme d’un « serpent de mer ».

« NOUVELLE POLITIQUE »

La divine surprise viendra paradoxalement du 21 avril 2002. Après sa victoire face à Jean-Marie Le Pen, Jacques Chirac propose une « nouvelle politique d’intégration ». « Il avait la conviction que pour apaiser les choses, il fallait les nommer, comme sur l’esclavage », se souvient Frédéric Salat-Baroux, alors secrétaire général adjoint de l’Elysée. Pour prendre la tête de la mission de préfiguration, le président choisit Jacques Toubon. L’objectif n’a pas varié : concevoir un musée sur l’histoire de l’immigration, stimuler la recherche, nourrir les programmes éducatifs et animer le vaste réseau associatif spécialisé.

M. Toubon se passionne pour le projet. D’abord surpris par cette nomination, historiens et responsables associatifs saluent la pertinence du choix. Le fin politique met à profit ses talents de négociateur et l’ampleur de ses réseaux. « Il a aussi étouffé les résistances de son ancienne administration », raconte l’ancien recteur Philippe Joutard, membre du conseil d’orientation. A commencer par l’ex-directrice des musées de France, Françoise Cachin. Convaincue qu’un musée sans collection relève de l’hérésie, celle-ci claque la porte fin 2003. La victoire est totale en juin 2004 : Jean-Pierre Raffarin donne son feu vert pour installer le musée dans le Palais de la Porte-Dorée, ancien Musée des colonies.

Le reste tient du classique parcours du combattant propre à tout projet d’envergure nationale, partagé entre quatre tutelles (intérieur, affaires sociales, éducation nationale, culture), sur un domaine politiquement sensible : difficultés administratives, retards de chantier, jusqu’à la démission des instances de la Cité de la quasi-totalité des historiens associés au projet, soucieux de dénoncer « l’amalgame » opéré par le gouvernement entre immigration et identité nationale...

Mercredi 10 octobre, c’est au public qu’il reviendra de marquer l’événement. Les visiteurs croiseront peut-être quelques conseillers des différents ministres de tutelles. Et qui sait, l’ancien président de la République, Jacques Chirac, dont l’entourage assure qu’« il aurait aimé inaugurer la Cité » et qu’« évidemment », il s’y rendra tôt ou tard.

P.-S.

* Article paru dans le Monde, édition du 10.10.07. LE MONDE | 09.10.07 | 17h03 • Mis à jour le 09.10.07 | 17h03.

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