Pologne. Une haine qui n’est pas venue de nulle part

Après le meurtre du maire de Gdansk pendant un concert de charité le 13 janvier, le rédacteur en chef du quotidien polonais d’opposition Gazeta Wyborcza, également natif de la ville, exhorte le gouvernement à “changer de discours” et à s’attaquer plus fermement aux délits d’incitation à la haine.

Le couteau a frappé au cœur. Celui du maire de Gdansk, Pawel Adamowicz. Du Grand Orchestre de charité [un événement comparable au Téléthon]. De la démocratie polonaise. Du nôtre, enfin.

Il ne suffit pas de dire que l’auteur était un criminel déséquilibré déjà condamné à de la prison ou que des fous armés de couteaux se trouvent partout. Une telle interprétation signifierait que nous ne voulons rien savoir de nous-mêmes ou de la Pologne de 2019. Elle signifierait que, l’auteur étant “mentalement déséquilibré”, cet attentat n’en était pas un, que c’était un événement tragique dont nul n’est responsable en dehors de ce “fou isolé”.

Appelons les choses par leur nom. Dimanche, à Gdansk, s’est produit un crime politique, le meurtre prémédité d’un homme encore récemment réélu au suffrage universel avec un large soutien. Ce n’est pas sans raison que le couteau a frappé Pawel Adamowicz, longtemps membre de la Plateforme civique [parti libéral aujourd’hui dans l’opposition], organisateur de nombreuses manifestations de défense de la démocratie, de la Constitution et de l’indépendance judiciaire, incarnation de la ville de Gdansk et de sa transformation depuis 1989.

La haine que l’on sème finit tôt ou tard par porter ses fruits. Cette haine n’est pas venue de nulle part. Je suis dégoûté par les discours sur la Pologne fracturée en deux tribus qui luttent l’une contre l’autre au travers des médias ou des réseaux sociaux. Cette thèse étale la faute sur nous tous de façon égale.

Bon Dieu, ce n’est pas l’opposition qui exerce aujourd’hui le pouvoir. Le gouvernement porte donc une plus grande responsabilité, par exemple pour l’inaction de l’État envers toutes sortes de manifestations de haine à caractère racial, ethnique, sexuel ou politique. C’est le gouvernement qui dispose aujourd’hui d’un monopole sur les médias publics, où dure depuis des années une campagne de diffamation et d’insinuations visant tout particulièrement le Grand Orchestre de charité et Pawel Adamowicz. Malheureusement, dans sa majorité, l’Église polonaise garde sur ce sujet un silence trop parlant.

Arrêtons de faire semblant. Pawel Adamowicz était le responsable politique local le plus haï par la propagande de la droite de gouvernement. Sur les forums, il a continué d’être haï même après sa mort. C’est pourquoi le terroriste l’a choisi lui, et pas un participant quelconque du Grand Orchestre.

Pour la propagande du gouvernement, Pawel Adamowicz était un “Allemand”, un “voleur”, un “propagandiste de l’homosexualité et un dépravateur d’enfants”, un “communiste”, une “marionnette de l’UE”. Il voulait inviter des réfugiés et soutenait le Grand Orchestre. Pendant ces dernières années, ces accusations ont été mélangées de mille façons.

Pourquoi est-ce que je rappelle cela maintenant, au lendemain de sa mort  ? Parce que si l’on nomme les faits de façon erronée, ils peuvent se répéter. Alors, cet événement tragique ne nous aura rien appris et n’apportera rien de bon. Si nous n’appelons pas le mal par son nom, il n’y aura aucune remise en question, et dans la propagande, l’affaire restera “l’attaque isolée d’un fou”.

Le gouvernement pleure aujourd’hui Pawel Adamowicz, mais le meilleur moyen de lui rendre hommage serait de changer de discours et d’abandonner la propagande haineuse des médias d’État. Que les autorités commencent réellement à s’attaquer aux délits de haine. Que les nationalistes qui ont dressé des potences pour les eurodéputés [de la Plateforme civique, accusés de trahison] ne demeurent pas impunis. Qu’aucun procureur ne classe plus jamais sans suite une affaire comme celle de l’“avis de décès” fictif de Pawel Adamowicz établi par les nationalistes [pour son soutien aux réfugiés]. On l’a vu, la haine qui échappe au contrôle de l’État finit par faire établir de véritables actes de décès.


Jarosław Kurski

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