Olivier selon le « Nouvel Observateur » : Le mystère Besancenot....

Un révolutionnaire ce dimanche chez Michel Drucker, on n’avait pas vu ça depuis Arlette Laguiller. Mais Olivier Besancenot, placé dans le trio de tête des personnalités de gauche, est aujourd’hui sur une autre planète. Questions sur une star politique, incarnation de la colère... [[Trois annexes sont attachées à cet article : des interview de daniel Bensaïd et de Jean-Christophe Cambadélis, et une analyse de Brice teinturier. Pour les lire : Olivier Besancenot chez Drucker vu par...

S’en souvient-on, on l’appelait « Amélie Poulain » ! C’était Alain Krivine qui en faisait des tonnes avec ce surnom... Olivier Besancenot, Amélie Poulain de la politique, un produit frais !

C’était en 2002, quand la LCR groupusculaire envoyait un facteur de 27 ans gratter les parts de marchés d’Arlette Laguiller. Pas grand monde y croyait. « Je n’étais pas fait pour ça. » Besancenot montait dans les médias comme les poilus au front. Pour ses premières télés, il gardait sa feuille de paie dans sa poche. « Si je m’étais fait coincer par les journalistes, je leur aurais dit : je n’ai peut-être pas toute les réponses, mais voilà d’où je viens, voilà ce que je représente ! » Il n’a jamais eu à balancer ses 1 000 euros de salaire mensuel aux journalistes, alors moins hostiles que condescendants. Et aujourd’hui Olivier Besancenot n’a plus besoin de talisman. A 35 ans, il possède un statut à part : l’opposant absolu et absolument populaire, ne passant rien à Sarkozy ni à ses opposants, les « clowns » de la gauche institutionnelle, et pourfendant le « capitalisme » pris en bloc. A la télévision, son talent fait merveille. Dans les entreprises en lutte, il est de plain-pied avec les salariés. Les médias le traitent en majesté. Son invitation chez Michel Drucker, dimanche sur France 2, a la valeur d’un couronnement. Besancenot est protégé : son statut de tribun du peuple interdit les questionnements politiques ou personnels. « On a tort de s’intéresser à Besancenot, répond-il. Au lieu de pointer les caméras sur moi, on ferait mieux de les tourner vers la société française. Je ne suis pas intéressant. Mais la révolte sociale et politique, elle, devrait alerter les médias. » Sur la colère sociale, le facteur a raison. Mais sur lui-même, il a tort. Olivier Besancenot est assez intéressant pour qu on essaie de le comprendre. Voici quelques questions qui fâchent, sur cet encore jeune homme en qui se reconnaissent tant de mécontents. Ce n’est pas si souvent qu’un révolutionnaire est une star, dans ce pays tempéré !

1. Peut-on être révolutionnaire et aller chez Drucker ?

Ça le fait marrer, cet éboueur qui arrête sa grosse benne à ordures dans la rue Ramey, sur les contreforts de la butte Montmarte : « Vous allez vraiment chez Drucker ? » Acquiescement de Besancenot. « Alors parlez de nous ! » CQFD. « Ceux-là, Drucker ne les dérange pas », conclut Besancenot, las du procès en pipolisation que lui intentent les puritains de l’extrême gauche. « L’émission, on y parlera politique, on parlera des salariés et des sans-papiers... » Il n’a pas varié. Le révolutionnaire à la culture de son époque. Un enfant de la télé, de Coluche et du rap. Et il a déjà fait plus baroque que Drucker. En 2002, il avait accepté une interview croisée avec le jet-setter Massimo Garcia dans « VSD » ! Tout était bon pour exister. Et aujourd’hui rien n’est à négliger pour toucher la France populaire. Besancenot est une telle bête de télévision qu’il pense éviter les pièges. « Evidemment que je joue un rôle dans le système médiatique. Mais l’important est ce que j’en fais ! »

2. Au service du peuple ou de sa propre gloire ?

Olivier Besancenot est trop doué pour la politique pour ne pas aimer qu’on l’aime. En même temps, le postier se veut un être moral : il fait ça pour la cause. En 2004, après les régionales et les européennes, quand la Ligue s’était brisée sur le vote rose utile, il confiait sa peur d’un destin tracé : devenir un nouvel Arlette, l’incarnation électorale d’une révolution impossible. Le référendum européen de 2005, puis la présidentielle, l’ont requinqué : la self-esteem est politique ! En fait, Besancenot est plus perso que narcissique. Quand il est devenu le candidat de la Ligue en 2001, il a négocié avec les « potes » ses espaces de liberté. C’était du temps pour lui, sa boxe française ou le foot ?il est supporter du PSG. De ce point de vue, Besancenot n’a pas bougé. La star des trotskistes est de sa génération, qui a compris l’importance de l’individualisme. Ses plongées dans le monde du rap n’ont rien de factice. Besancenot s’est branché Monsieur R, adorable jeune homme et sulfureux rappeur, contempteur de la « FranSSe » raciste, en reprenant avec lui un vieux tube du groupe Trust, « Antisocial ». R est devenu compagnon de route de la Ligue d’Olivier. Ils déjeunent parfois ensemble, porte de Clignancourt à Paris. Mais Besancenot n’est pas que roots, il est aussi paillettes : il a récemment tourné pour « Groland » un sketch anti-Sarko ! Est-ce Besancenot qui est devenu un produit Canal, un révolutionnaire aseptisé, ou Canal qui fait de la politique ? « Moi ça m’a fait marrer... » C’est aussi la clé.

3. Son nouveau parti est-il un bluff ?

Besancenot est sur le podium de la popularité à gauche. Mais de là à imaginer les Français prêts à adhérer à un « parti anticapitaliste », il y a de la marge. « La popularité d’Olivier est durable tant il incarne un renouveau politique et générationnel il est le seul trentenaire visible à gauche, affirme Denis Pingaud, vice-président délégué du sondeur OpinionWay. Mais son parti aura du mal à décoller : c’est dans les gênes de la LCR. » Pingaud, ex de la Ligue, a la sensation du déjà-vu : « Ils attirent des ouvriers et des jeunes radicalisés. Mais ensuite ils n’arrivent pas à s’ouvrir. Ils n’ont pas voulu construire avec les altermondialistes. Olivier aurait pu être un leader unitaire idéal s’ils avaient osé prendre des risques. » Evidemment, Besancenot n’est pas d’accord. Il croit régénérer la politique. Il imagine un parti de nouvelles têtes : « Ce que la Ligue a fait avec moi, on le fera avec d’autres ! » Il croit surtout que la France enragée peut se retrouver avec lui. Il y voit même une urgence. « Il y a une colère qu’on n’imagine pas. Je n’ai jamais oublié cet ouvrier de ThoméGénot, une boîte dans les Ardennes qui fabriquait des alternateurs pour automobiles. Il regardait une cuve d’acide, il me disait : « Il y a plein de CRS en ville, ils nous prennent pour des terroristes. S’ils y tiennent, on va le devenir... » Un jour, quelque chose va sauter... » Et la Révolution devra conjurer la violence ?

4. Le héros des prolos est-il un petit-bourgeois ?

« Le mythe du col bleu qui serait le seul salarié vraiment révolutionnaire, ça fait longtemps que je n’y crois plus ! » Cela fait des années qu’il le dit au sein de la Ligue, contre les vieux mythes des vieux copains. « Ils expliquaient que les profs n’étaient pas vraiment des exploités... Ça a changé en 2003, quand les enseignants ont pris tous les risques contre la réforme des retraites. » Lui n’a jamais eu de doute. On peut être col blanc, employé, postier ou instit et être du peuple en lutte. Besancenot est fils d’enseignants. « Une famille de la classe ouvrière qui entre dans l’Education nationale. » Besancenot a réinscrit l’extrême-gauche dans l’aventure brisée des milieux populaires français, qui croyaient en l’ascension républicaine et ont été trahis par la crise... Cet homme est un caméléon, audible dans tous les mondes de la gauche. Il vit dans le 18e arrondissement de Paris, avec sa compagne éditrice et leur fils, comme plein de foyers des classes moyennes intellectuelles. Mais il accompagne régulièrement des luttes entre Metaleurop ou Nestlé : il sait, comme aucun autre politique, être le copain des prolos qui combattent... Son absence d’inhibition ouvriériste lui a permis de comprendre aussi les nouveaux combats : il a accompagné la grève du McDonald’s du boulevard Sébastopol à Paris. Comme il a défendu, très tôt, les salariés sans-papiers. On le sait depuis Mai-68 : certains « petitsbourgeois radicalisés » ne sentent pas trop mal la société...

5. Est-ce un vrai facteur ?

La Poste fut le must des premiers reportages sur Besancenot : ah, les ballades matinales dans les rues de Neuilly avec le jeune homme en tournée ! Ensuite est venue la rumeur : Besancenot serait un déclassé par choix politique, abrité dans la fonction publique pour pouvoir militer ! La construction l’enrage. « Entrer à La Poste, c’était un choix professionnel. La trouille du chômage, toute ma génération l’a connue. J’aurais pu devenir prof, mais je n’avais pas le courage de me taper encore un an d’études, tout en travaillant, pour préparer le Capes. Quand j’ai été pris à La Poste, mon père m’a offert le champagne tellement il était soulagé ! » La colère de Besancenot n’est pas feinte. L’idée qu’il se fait de lui-même est son moteur : « Si on oublie la politique, je suis comme plein de mes collègues. Des diplômés de la fac devenus postiers, il y en a énormément ! » Il ignore s’il restera facteur toute sa vie. « Mais pour l’instant c’est ce que je suis. C’est moi. C’est mon univers, mes collègues, une partie de ma vie, comme la boxe. Et ça me protège. » De lui-même, des tentations du starsystème ? « De vous, des médias. Du personnage qu’on me fait jouer... »

6. Son programme économique est-il bidon ?

L’économie, selon Besancenot, est une belle utopie... sauf si l’on fait revivre les années 1970. « Il prolonge ce qu’on disait au moment du Programme commun », dit Liem Hoang Ngoc, un des économistes de la gauche du PS, qui veut revenir sur la rupture de 1983 et donne quitus aux liguards : « A force de fréquenter Attac, la Fondation Copernic, les comités du Non européen, ils se sont frottés à la réalité. Et l’homme qui les inspirait, Michel Husson, est un des meilleurs macroéconomistes français. » En 2007, Besancenot défendait un « plan d’urgence » très « première gauche redistributrice et étatiste » : une augmentation du smic à 1 500 euros net ; une loi interdisant les licenciements et permettant la nationalisation des entreprises défaillantes ; une renationalisation des services publics ; l’objectif de gratuité en matière de transports et d’éducation ; le retour aux 37,5 annuités de cotisations pour une retraite à taux plein. Et une augmentation des cotisations patronales... « C’est viable, à condition d’avoir un rapport de force politique, dit Husson, qui s’est éloigné de la Ligue mais ne renie rien. On combinerait une relance par les revenus avec un nouveau partage des richesses, et on relancerait l’emploi en abaissant la durée du travail. Mais il faudrait assumer le conflit avec le patronat ce que ne savent plus faire les sociaux-démocrates. » Besancenot en social-démocrate de substitution ? « On peut tenir nos mesures sans perdre pied dans la compétition internationale, jure le facteur. L’ouvrier français est le plus productif du monde. » Mais la suite de son programme – « une remise en cause de l’idée même de propriété » – est un peu moins soc-dem...

7. Est-ce un démagogue ?

« Il a saisi la colère des nouveaux déclassés, dit le socialiste Manuel Valls. Mais ce qu’il propose ne sert qu’à entretenir la colère et la frustration. Il a besoin que les blocages perdurent pour nourrir son populisme compassionnel. » Quand il vient soutenir des salariés, Besancenot vend pourtant peu de rêves et ne prône que le combat. Sa démagogie est ailleurs, dans le discours qu’il porte sur « la classe politique », une verve anti-politicards déconcertante : « Eux en bouffent, pas moi ; ils vivent de la politique, pas moi. » Depuis 2002, la LCR veut cristalliser à l’extrême-gauche comme le FN avait cristallisé à l’extrême-droite, dans un discours antisystème. Besancenot le porte, avec presque trop de sincérité et de talent. Il enfourche le cheval populiste privé de cavalier depuis la chute de Le Pen... au point d’avoir une bonne cote d’amour auprès des sympathisants du FN !

8. Nouvelle gauche ou vieux trotskisme ?

Besancenot a repris des trotskistes vétérans le culte de la longue patience qu’importent les défaites, les luttes reprendront... A l’étranger ses repères, ses correspondants sont les militants de la IVe Internationale. Il est amoureux de l’Amérique latine, séduit par Cuba, où il était en vacances en avril « les réformateurs du castrisme en ont assez que la gauche française les tape systématiquement ! ». Mais il n’est jamais allé en Chine, où tout change et tout se joue pourtant. « Il faut construire des liens avec le mouvement social chinois, toute la crise du capitalisme est concentrée là-bas », reconnaît-il, déclinant un classique. En même temps Besancenot est plus baroque que les vrais sectaires du vieux Léon ou les enfants de Mai-68. Son guevarisme est une idéologie de l’inachevé : « Le Che me passionne parce que sa pensée n’était pas figée, pas aboutie », dit-il. Il pioche, aime les banlieues. Et il lit, en ce moment, les grands auteurs anarchistes. Il cherche les explications à la violence qu’il sent poindre, qui le taraude, l’attire et l’inquiète à la fois.

9. Est-ce un vrai sectaire ?

En 2002, au forum social de Porto Alegre, ll grimaçait en croisant Chevènement « ce ype qui expulse les sans-papiers » - quand Krivine claquait la bise à « Jean-Pierre », un pote depuis les années 1970 ! C’est une affaire de génération : Besancenot est né à la politique quand le pouvoir s’appelait Mitterrand. Si les socialistes le trouvent sectaire, c’est qu’il ne les connaît pas, ni ne les aime, sauf exception. Il ne supporte pas Julien Dray, qui le regarde avec l’air de supériorité des anciens LCR passés au PS, sur le mode « toi aussi tu y viendras ». Mais il estime Harlem Désir, connu dans le mouvement altermondialiste. Besancenot cultive de bons rapports avec les figures antilibérales. Il respecte Arlette Laguiller et discute beaucoup avec José Bové, ce qui ne l’a pas empêché de les humilier l’an dernier. C’était pour le parti ! Christian Picquet, l’opposant interne de la Ligue privé de son poste de permanent, peut en témoigner : à la guerre, Olivier ne plaisante pas. Mais la dureté du combattant n’empêche pas l’homme Besancenot d’être séduisant. Il a conquis Nicolas Hulot un méfiant, comme lui en lui expliquant pourquoi il ne signerait pas son pacte écologique au nom de l’impératif social. Depuis, les deux hommes dialoguent sur la conjonction du social et de l’écologie. « Je suis écolo », affirme Besancenot, antinucléaire et ex-faucheur d’OGM, tandis que Hulot, sur la mondialisation, tient un discours de plus en plus à gauche ! Hulot et Besancenot ont dîné ensemble à Paris, en petit comité, au début de l’année. Un ami de Hulot, l’homme-consensus, peut-il vraiment être sectaire ?

* Paru dans Le Nouvel Observateur n° 2270 du 8 au 14 mai 2008.


La gazette des gazettes : « un petit peuple qu’on croyait disparu »

Sans doute, le long article de Claude Askolovitch sur « Le mystère Besancenot » [voir ci-dessus], dans le numéro précédent du Nouvel Observateur, a-t-il été jugé insuffisamment critique. Aussi, cette semaine, sous le titre « Le facteur compassionnel » (sic), François Caviglioli se livre-t-il à une tentative de démolition en règle. Autour de deux thèmes assez étranges : Besancenot serait trop « heureux » pour un révolutionnaire (???) et… il vit complètement dans le passé, « révolutionnaire-facteur comme d’autres sont prêtres-ouvriers ».

Autant de niaiseries qui ne mériteraient pas que l’on s’y arrête si elles n’exprimaient, avec autant de pureté chimique, ce mépris de classe tellement consubstantiel à la gauche caviar dont Le Nouvel Obs est l’organe favori. Ainsi, Olivier Besancenot « a gardé la culture et la nostalgie d’un certif qu’il n’a pas passé. Il les tient de sa famille, de ses origines républicaines. Il porte encore les galoches et le sarrau noir des écoliers d’antan ». Ah bon ? Et, à propos du 18° arrondissement : « C’est un quartier qui n’existe plus que dans son imagination et qu’il est le dernier à entendre. Il a tenté une reconstitution historique. Les personnages et les lieux que Besancenot nous présente sont les figures classiques de la vieille comédie parigote. »

On ne sait où vit François Caviglioli. Mais, c’est sûr, il ne connaît pas (plus ?) le peuple. Et, surtout, il ne l’aime pas : pas plus celui d’hier d’ailleurs, que celui d’aujourd’hui, comme l’atteste la suite : « Tout un petit peuple qu’on croyait disparu convoqué pour jouer dans une sorte de Puy-du-Fou révolutionnaire. » C’est l’inconscient qui parle : ah, si « ce peuple » avait pu disparaître ! François Caviglioli en profite également pour répandre sa haine de ces artistes qui, malgré leurs succès, n’ont renié ni leur camp ni leur classe : « Bernard Lavilliers, le faux métallo en carton-pâte » et « Jean Ferrat, le Tino Rossi rouge qui chante Ma France […] avec des trémolos barrésiens ». Cette France populaire (quelle horreur !), à la différence de M. Thiers évoqué dans cette même chanson, François Caviglioli ne souhaite sûrement pas « qu’on la fusille ». Il se contente de lui cracher dessus…

François Duval

* Paru dans Rouge n° 2253, 22/05/2008.

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