En Inde, les musulmans, électeurs ignorés

Cible désignée de la vindicte du nationalisme hindou depuis cinq ans, les musulmans n’apparaissent même plus comme membres importants de l’électorat. La coexistence des communautés, fondement de la vie politique indienne, est en danger.

Le plus étonnant dans les résultats du scrutin de 2014, c’est qu’il n’y avait pas un seul musulman parmi les 80 députés de l’Uttar Pradesh élus à la Lok Sabha [chambre basse du Parlement indien].

L’absence totale de représentation musulmane dans l’un des plus grands États du pays était tellement sidérante que les autorités et les groupes musulmans sont restés sans voix, et ce même cinq ans après. En revanche, le Bharatiya Janata Party [BJP, Parti du peuple indien] de Narendra Modi a rapidement tiré les conclusions de cette situation et a compris qu’il pouvait être au pouvoir sans avoir à faire le moindre geste à l’égard de cette communauté – sans parler de concession – qui est pourtant la minorité la plus importante du pays. Le BJP remportait 73 des 80 sièges de l’Uttar Pradesh et c’est grâce à cette victoire implacable que Narendra Modi a pu accéder au pouvoir.

Ne pas avoir l’air de soutenir les musulmans

Les répercussions se ressentent au-delà de l’Uttar Pradesh. Aucun dirigeant politique – hormis peut-être Asaduddin Owaisi, du parti AMIM [All India Majlis-e-Ittehadul Muslimeen] – ne veut avoir l’air de soutenir les musulmans, et encore moins se faire le porte-voix de leurs inquiétudes et de leur sentiment d’impuissance, par peur d’être taxé de clientélisme.

Personne n’est apparemment prêt à dire haut et fort que le contrat de départ promettant un partenariat aux minorités [dans la Constitution indienne] est considérablement écorné, voire jeté aux oubliettes.

Après la magnifique moisson de votes dans la communauté hindoue lors des élections en Uttar Pradesh, le BJP a astucieusement imposé au pays la loi sur le triple talaq [l’interdiction du divorce par répudiation, en décembre 2017]. L’opposition incohérente des “autorités” musulmanes a pu ainsi être instrumentalisée afin d’aggraver les stéréotypes sur cette communauté aux pratiques religieuses présentées comme arriérées et obscurantistes. Les classes moyennes hindoues ont ainsi été incitées à se sentir moralement et culturellement supérieures. Quant à la clique de Modi, elle a été applaudie pour son zèle progressiste.

Le résultat ne s’est pas fait attendre : le parti a de nouveau fait le plein de votes hindous. Et enhardis par ce succès, les nouveaux Chanakya [auteur d’un traité de philosophie politique ancien] ont présenté une loi sur la citoyenneté, excluant ouvertement les musulmans. Le tout assorti d’un message toxique présentant les musulmans comme des “termites” et des “espions”.

Déferlement de discours nationalistes

Depuis [l’attentat suicide de] Pulwama [dans cette ville du Cachemire, un convoi militaire indien a été la cible d’une attaque ayant fait 40 morts le 14 février 2019] et [le bombardement de] Balakot [l’armée de l’air indienne a mené des frappes quelques jours plus tard dans ce village pakistanais où se trouvait un centre d’entraînement présumé de l’organisation terroriste ayant revendiqué l’attentat de Pulwama], nous sommes submergés de discours nationalistes, toujours plus intransigeants et dégradants que les précédents, qui brandissent la menace de ces ennemis qui se trouvent à l’intérieur et à l’extérieur du pays.

Pas étonnant que le Premier ministre sillonne le pays en taxant ses rivaux politiques et ses ennemis d’agents du Pakistan  ; à travers ce discours, c’est toute la communauté musulmane et son prétendu manque de ferveur nationaliste qui est visée. Les musulmans sont présentés comme une cinquième colonne, de mèche avec les djihadistes qui opèrent depuis le Pakistan.

Les théoriciens du BJP et du RSS [Rashtriya Swayamsevak, milice dont le premier est issu] peuvent être contents de ce que le gouvernement Modi a accompli ces cinq dernières années. Les hindous ne s’excusent même plus de faire preuve de discrimination  ; il y a même une certaine fierté dans cette nouvelle Inde à considérer ce genre d’agression contre “ces gens” [les musulmans] comme nécessaire et légitime. On a incité la communauté hindoue à se sentir assiégée et menacée, et ces discours ont construit et nourri la rage nationaliste de “montrer aux musulmans quelle est leur place”.

Le vote musulman passé sous silence

Les élections en 2019 de la Lok Sabha ont lieu dans ce contexte où les hindous se sentent menacés et réagissent comme une communauté en guerre contre les autres. Pas étonnant que personne ne parle du “vote musulman”. Les analystes et les commentateurs dissertent sur le vote des basses castes ou des dalit [intouchables]. Les plus habiles des dirigeants politiques sont heureux de renforcer encore les clivages entre les castes. Et la plus grande minorité du pays est complètement ignorée.

Heureusement, les musulmans peuvent toujours voter. Peuvent-ils compenser l’exode du vote hindou vers Modi  ? Peuvent-ils aider les hindous à avoir un sursaut de lucidité face à ce lavage de cerveau imposé par les sbires de Modi  ? Les sentiments musulmans et leurs symboles religieux peuvent-ils être mis en sourdine afin de faire reculer cette hystérie nationaliste  ? Les musulmans auront-ils les ressources et l’inspiration nécessaire pour atténuer cette fierté nationaliste mal placée  ?

Il n’y a pas de réponses faciles ou évidentes à ces questions. Et certains diront que c’est aux hindous – et non aux musulmans – de se battre pour sauver les principes de laïcité. Peut-être. Mais c’est un combat que les hindous ne peuvent remporter seuls. Il faut que ce soit une entreprise collective parce que ce sont les fondements même de la République indienne qui sont menacés.

Journaliste, ancien rédacteur en chef du quotidien The Tribune, et auteur d’un livre sur la victoire électorale de Modi en 2014.


Harish Khare
The Wire

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