Utopie technicienne et néolibéralisme : Le protocole de Kyoto comme fuite en avant

Le Protocole de Kyoto est assurément l’une des illusions les plus tenaces de notre époque. Son seul véritable mérite est d’avoir prouvé hors de tout doute que la vaste majorité des écologistes étaient dans l’incapacité chronique de penser par eux-mêmes. Ainsi les voit-on adhérer sans le moindre discernement à toutes les propositions de ce fallacieux protocole lancé en 1997. Endoctrinés jusqu’à la moelle par le néolibéralisme, les pseudo-verts sont maintenant les premiers à nous dire qu’il faudrait se taire et écouter le marché. Comme s’il nous suffisait de laisser faire sa « main invisible » en attendant que la crise écologique se résorbe d’elle-même – comme par enchantement.

Ce qui est bon pour Kyoto est bon pour l’humanité

L’ennui majeur avec ce fameux protocole dont tout le monde se réclame, c’est qu’il reprend à la lettre les fausses croyances de l’idéologie néolibérale. D’une part, il prend bien soin d’épargner l’intérêt de l’ultra-minorité possédante – dont les membres sont en vérité les seuls chefs d’orchestre du massacre écologique quotidien – et, d’autre part, il parvient à faire passer pour noble et merveilleux ce qui en réalité est absolument insensé. Les recommandations du protocole apparaissent en effet totalement absurdes et dérisoires au regard des transformations radicales qu’appellent avec toujours plus d’urgence et d’insistance les dérèglements climatiques mondiaux (ceux-ci étant littéralement sur le point de s’emballer [1]]).

À voir l’enthousiasme arraisonné que déclenche à droite comme à gauche le protocole de Kyoto, on pourrait dire qu’avec lui, l’idéologie dominante a réussi un tour de passe-passe digne des plus grands prestidigitateurs de notre temps – Houdini y compris. Et pourtant ! La moindre critique rationnelle suffit à en révéler l’accablante imposture.

Voilà entre autres pourquoi il nous apparaît aujourd’hui vital de discerner deux des mythes majeurs sur lesquels reposent les fondements de ce « bout de papier » adopté il y a 11 ans. Le premier, celui de l’utopie technicienne (autrement appelée utopie scientiste), permettra de mieux saisir les faiblesses du deuxième, celui de la nécessité d’un marché climatique pour sortir de l’impasse écologique actuelle [2]. On verra alors que ce mécanisme a plutôt pour fonction de faire diversion en attendant que « quelqu’un, quelque part », parvienne à trouver mieux – ce mieux qui n’existe nulle part, sauf peut-être dans quelques mauvais films de science-fiction.

La classe immortelle ou le Xbox comme remède universel

L’utopie technicienne est l’une des croyances les plus fortement implantées en Occident. On l’a si bien assimilée que l’on s’en fait couramment les apôtres sans même s’en rendre compte. Comme une foi imposée culturellement dès les premières années de notre enfance – à l’heure de sa plus pure naïveté –, le mythe scientiste s’immisce en nous sans qu’il n’ait eu à subir le moindre procès. Tout jeune, on s’y soumet donc et s’y voue, corps et âmes, trop obnubilés que nous sommes par le renouvellement infini des consoles de jeux vidéos.

En quoi consiste donc cette croyance restée à jamais inquestionnée ? Précisément, elle postule que « la technologie permettrait de résoudre toutes les difficultés [et] doterait l’humanité d’une capacité d’adaptation sans limite . » [3] Ainsi, l’être humain, en tant que dominateur sans merci de la nature, disposerait d’un pouvoir transformateur capable de repousser jusqu’à l’infini les limites naturelles de la biosphère. Comme si les limites objectives d’une planète finie ne constituaient pas un véritable obstacle aux yeux de la classe dégénérée qui nous domine. C’est d’ailleurs dans cette optique que le protocole de Kyoto dit vouloir contenir les émissions tout en évitant aux pays « surdéveloppés » de renoncer à leur croissance infinie. Or, comme on l’a vu ici, telle promesse ne peut être crue que par tous ces écologistes perroquets qui, complètement médusés par Al Gore, sont allés jusqu’à prendre leur matière grise pour de la matière compostable !

En réalité, tout à fait en phase avec l’utopie technicienne, la classe bourgeoise se croit « dur comme fer » invincible et immortelle. C’est donc sans grande surprise qu’elle poursuit sans ménagement le gaspillage irréversible des ressources naturelles qu’elle a entamé dès la première Révolution industrielle [4]. Pourquoi diable cesserait-elle d’asphyxier le monde alors que la pollution lui semble entièrement dépourvue de conséquences à long terme ? Oui, car les dominants se rassurent, il se disent qu’au bout du compte, l’humanité finira bien par trouver « quelque chose », une technique quelconque, qui les sauvera in extremis de la mort – comme dans Armageddon avec ce sauveur de Bruce Willis. Seules comptent alors pour eux quelques mesures annoncées par-ci par-là pour redorer leur image de maîtres bienveillants. Le tout, magistralement orchestré par les boîtes de relations publiques spécialisées dans le marketing politique et la propagande verte, contribuant ainsi à rendormir tout ceux et celles qui étaient tout juste sur le point de réaliser l’ampleur de la supercherie mondiale. « Dormez sur vos deux oreilles, vos maîtres veillent sur vous... » entonnent-ils en cœur. Et les verts suivent les ordres, complices de la destruction, s’achètent des hybrides et se saoulent machinalement au bioéthanol.

Les thermostats planétaires et l’idéologie de la puissance technique
En 1959, un éditorialiste du magazine Science et vie annonçait avec le plus grand sérieux du monde que l’« effet de serre qui, pour le moment échappe à notre contrôle, sera réglé par des thermostats planétaires » avant l’an 2000. Peut-être l’élite économico-politique mondiale garde-t-elle cette surprise pour plus tard ? En attendant, c’est avec pour seul guide les forces aveugles du marché que nous fonçons sans fin ni but – sauf peut-être l’enrichissement de nos maîtres – vers une période de crises dont la violence pourrait à terme s’avérer inouïe.

Passant outre les nombreux indicateurs annonçant pour demain catastrophes et multiplication des souffrances, l’utopie technicienne nous fait tourner les yeux en nous berçant d’illusions – à la manière de ce clown-éditorialiste de Science et vie. C’est d’ailleurs dans le droit fil de cette logique mystifiante, c’est-à-dire au nom même des progrès technologiques à venir, que l’administration Bush en est venu à laisser filer ses émissions de gaz à effets de serre (GES). Et qu’on se le dise, la ratification du protocole de Kyoto n’y aurait rien changé, sauf peut-être quelques statistiques de façade. Car à bien y regarder, ce protocole s’avère grosso modo porteur des mêmes a priori idéologiques, de la même foi technoscientifique irréfléchie que l’on retrouve bien ancrée dans la culture américaine. En effet, que vise Kyoto sinon à limiter le moins possible les dégâts en espérant bêtement que les techniques de demain apporteront la réponse à tout ? Selon l’élite économico-politique mondiale, rien ne pourra jamais arrêter l’Homme blanc et ses laquais de service. Et ceux qui en doutent devront être brûlés avec les sorcières du Moyen-Âge. Voilà crûment où nous en sommes après deux siècles de capitalisme industriel.

Mais venant de ceux qui proclament partout le principe de précaution [5], n’est-ce pas là une bien drôle de manière d’éviter les catastrophes ? Peut-on vraiment « prendre le risque d’un incendie dont les effets s’étaleront sur des siècles, voire des millénaires, sans possibilités de l’éteindre ? » [6] Ne serait-il pas manquer profondément de jugement que de s’en remettre à une vague croyance en des lendemains technologiques qui chantent ? Après tout, ces techniques n’ont-elles pas maintes fois démontré leur potentiel immensément destructeur – par-delà toutes les bonnes intentions du départ [7] ?

Presque à chaque fois mises au service du complexe militaro-industriel et du productivisme dégénéré de la mégamachine capitaliste, les technologies s’avèrent au final indignes de notre confiance. Tant et aussi longtemps qu’elles émergeront d’un mode de production violent, elles resteront irrémédiablement porteuses d’un danger qui ne dit pas son nom – car c’est bien connu, la violence engendre la violence. En somme, l’illusion du progrès technique est une farce monumentale qui a pour seule utilité d’embrigader les masses dans un système dont l’avenir n’a jamais été aussi obscur et sans espoir. C’est dire à quel point le faux triomphe partout. Que pouvons-nous faire d’autre, sinon lever le voile sur ce mensonge totalitaire ?

Maëlle Sansfaçon


Notes

[1[La plupart des scientifiques – bien qu’ils ne le clament pas haut et fort – convergent en effet pour affirmer l’existence d’un certain seuil d’emballement à partir duquel il deviendrait carrément impossible de renverser la tendance. Ce point de non-retour s’expliquerait par la libération soudaine d’une quantité massive de gaz à effet de serre. C’est qu’à partir d’un certain niveau atteint par le réchauffement climatique, plus particulièrement dans les pôles et les hautes altitudes, la fonte drastique de certaines couches de glace libère des quantités astronomiques de méthane (CH4), celles-ci étant jusque-là restées enfouies dans le pergélisol, à environ 25 mètres de profondeur. Le problème est ici que le CH4 est un gaz qui a une capacité d’absorption relative de l’infrarouge – c’est-à-dire de ce qui réchauffe le climat – qui est 70 fois plus élevée que celle du dioxyde de carbone (CO2), gaz qui est connu pour être le principal responsable de l’effet de serre engendré jusqu’à maintenant (à hauteur de 60 % contre « seulement » 15 % pour le CH4). Dès lors, les conséquences d’une croissance débridée des quantités de méthane présentes dans l’atmosphère pourraient être désastreuses. (Pour les chiffres, voir Claude VILLENEUVE et François RICHARD, Vivre les changements climatiques, Sainte-Foy, Édition MultiMondes, 2001, p. 9-28.) De surcroît, la fonte des glaces (et des banquises) diminue également la taille de la surface blanche qui avait permis jusqu’à ce jour de limiter le réchauffement climatique en réfléchissant les rayons du soleil. Sans oublier les « puits » naturels de carbone (océans et végétation) qui sont sur le point d’arriver à saturation, voire de carrément disparaître dans le cas de certaines forêts ravagées par la déforestation. Sachant que ces puits « pompent » habituellement jusqu’à 50 % des gaz carbonique émis (¼ océans, ¼ végétation), il y a certainement là de quoi s’affoler. Avec la dangereuse combinaison de tous ces facteurs, le climat risque réellement de s’emballer jusqu’à devenir totalement incontrôlable, enclenchant du même coup ce qu’il est maintenant convenu d’appeler la sixième crise d’extinction des espèces. Du jamais vu depuis les dinosaures ! (Cette fois-ci, voir Hervé KEMPF, Comment les riches détruisent la planète, Paris, Éditions du Seuil, 2007, p. 16-21.)

[2Mentionnons au passage que marché climatique et Bourse du carbone évoquent exactement le même mécanisme. Au Canada, c’est précisément ce type de marché qui a été lancé lancé le 30 mai dernier à Montréal, en partenariat avec le Chicago Climate Exchange.

[3Dominique BOURG, « L’utopie technicienne », Le Nouvel Observateur, Hors-série, Les utopies d’aujourd’hui, juillet/août 2005, p. 66.

[4Certaines données fracassantes illustrent d’ailleurs à merveille le caractère monstrueux de cette course folle à la dilapidation des combustibles fossiles ; au rythme actuel, on estime que l’humanité aura épuisé en moins de 200 ans des réserves qui auront pris près de 200 millions d’années pour s’accumuler. Ainsi, l’humanité aura épuisé la totalité des réserves de combustibles fossiles environ un million de fois plus vite que ce que la nature a mis pour les constituer (voir l’entrée « combustibles fossiles » sur l’encyclopédie libre). Rappelons que c’est dans ce contexte que les pays consommateurs de pétrole demandent quotidiennement aux pays producteurs d’augmenter leur niveau de production. La schizophrénie occidentale est totale. Brûlez vos voitures !

[5Selon l’encyclopédie libre, le principe précaution (qui est avant tout un principe philosophique) se définit généralement de la façon suivante : « [En] l’absence de certitudes, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l’adoption de mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles [...] à un coût économiquement acceptable. » Autrement dit, en cas de risque réel de désastres à court ou moyen terme, s’abstenir, et surtout, ne pas poursuivre dans la même voie en pensant que « nous finirons bien par trouver une solution en chemin ». En réalité, c’est précisément le fait d’avoir choisi ce chemin – le mode de production capitaliste – qui est à la source de tous les pires maux actuels de l’humanité. Ce n’est donc qu’en sortant définitivement de cette route barbare et sans issue que nous pourrons véritablement espérer sortir de l’impasse.

[6Dominique BOURG, op. cit.

[7On ne peut réformer l’irréformable. Les progrès techniques que mettent en scène les sociétés capitalistes avancées entraînent de manière quasi systématique un lot inimaginable d’effets secondaires. Ainsi, à chaque fois qu’une technique vient à bout d’un problème, on se rend compte que son utilisation a contribué à l’irruption de nouveaux, souvent pires, nécessitant à leur tour de nouvelles techniques toujours plus profitables pour les entreprises qui se sont hypocritement converties au vert. C’est que la quête du profit acharnée et de rentabilisation à courte vue qui est au cœur du capitalisme amène les entrepreneurs à mettre en marché certaines techniques ne répondant que de façon partielle, superficielle et temporaire aux déséquilibres écologiques. Les entreprises capitalistes ne cherchent qu’à gérer les nuisances et feront à peu près tout pour ne pas avoir à les supprimer. D’une part, ces nuisances leur rapportent gros et, d’autre part, leur suppression définitive impliquerait qu’elles se liquident elles-mêmes. Le marché de l’environnement est devenue une telle source de croissance pour le capital que les millions pleuvent sur certaines entreprises. Celles-là même qui, après avoir impunément profité du pillage écologique, profitent maintenant de sa fausse réparation. Alors que l’on sait qu’une vraie réparation consisterait à s’attaquer à la véritable racine de la crise socio-écologique actuelle, les entreprises font « comme si de rien n’était ». C’est que vouloir éradiquer les causes du désastre les amènerait nécessairement à détruire les organisations sociale, politique et économique qui leur permet de nous asservir, ce qui signifierait la fin abrupte de leur règne. Or, tout ce qu’elles peuvent faire pour maintenir leur empire, c’est mettre un baume sans effet sur une plaie qui s’approfondit chaque jour et qui, bientôt, leur explosera au visage. Un exemple parmi tant d’autres des progrès techniques fumeux que produit le capitalisme : les fameux biocarburants, dont on sait maintenant que leur part de responsabilité s’élève à 75 % dans la crise alimentaire actuelle qui a renvoyé plus de 100 millions de personnes dans la faim et l’extrême pauvreté (voir Le Devoir du 5 juillet dernier). Le pire dans toute cette histoire, ce sont les entreprises biotechnologiques qui utilisent maintenant la faim dans le monde ( !) comme argument afin de justifier un recours accru aux OGM – ceux-ci étant contrôlés à 90 % par Monsanto –, question d’augmenter la productivité de l’agriculture intensive, cette même agriculture qui ruine la biodiversité et appauvrit la terre. À ce sujet, je vous renvoie à deux merveilleuses brochures de vulgarisation : « Les argumentocs : comment répondre aux lieux communs de la croissance et du progrès ? » et « Les illusions du progrès technique ». Voir aux adresses suivantes :

http://www.les-renseignements-genereux.org/brochures/241

et

http://www.les-renseignements-genereux.org/brochures/181

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