Entretien avec le petit-fils de Trotsky

, par FEBBRO Eduardo, VOLKOV Esteban

Entretien avec Esteban Volkov, petit-fils de Trotsky, 75 ans après l’arrivée au Mexique du révolutionnaire russe : « Le marxisme est chaque jour plus actuel ».


Esteban Volkov n’est pas seulement le petit-fils de Trotsky, c’est aussi l’unique témoin encore vivant de son assassinat par un agent de Staline, l’espagnol Ramon Mercader. Chimiste de profession, il se revendique de l’héritage de son grand-père.

Esteban Volkov a traversé un siècle sans rien perdre de ce dernier ni du nouveau dans lequel il vit comme un contemporain récemment arrivé sur ce monde de technologie et de mensonges globalisés. Esteban Volkov parlait français avec son grand-père, Léon Trotsky, qui, il y a 75 ans, était arrivé au Mexique. Le révolutionnaire russe fuyait les sbires de Staline et s’installa dans la ville de Mexico. Trotsky et sa femme ramenèrent Esteban Volkov de Paris.

L’histoire de l’enfance de Volkov est une tragédie que l’incroyable joie avec laquelle il s’exprime aujourd’hui ne permet pas de deviner. Le père de Volkov fut déporté en Sibérie en 1928 et disparu dans un Goulag en 1935. Sa mère s’échappa d’URSS avec lui et se réunit avec les Trotsky dans l’île turque de Prinkipo. La vie ne l’a pas épargnée et elle se suicida à Berlin en 1933.

Esteban Volkov resta seul dans la capitale allemande jusqu’à son transfert dans un internat de Vienne et ensuite à Paris. Trotsky et son épouse, exilés au Mexique, parvinrent à y amener Esteban avec eux. Il y eut un premier attentat contre Trotsky, mais toute la famille s’en sortit miraculeusement indemne. Mais un agent infiltré arriva, Ramon Mercader. Le 20 août 1940, quand Esteban Volkov rentra du collège, il trouva Trotsky agonisant, le crâne brisé à coups de piolet. Volkov raconte que Trotsky demanda à son entourage d’éloigner son petit-fils de la scène.

Esteban Volkov a grandit à Mexico. Il ne fait pas de politique. Il a étudié l’ingénerie chimique, mais il maintint toujours vivante la mémoire de Trotsky au travers du musée consacré à ce dernier, qui n’est autre que la maison où il vécut avec ses grands-parents.

Esteban Volkov a aujourd’hui 86 ans et une mémoire sans faille. Dans cet entretien avec « Página/12 », le petits-fils du révolutionnaire russe évoque ces années, l’héritage de Trotsky, son œuvre et les affres du monde actuel.

Eduardo Febbro – 75 ans après l’arrivée de Trotsky au Mexique et 72 ans après son assassinat, que peut représenter aujourd’hui la figure et l’héritage de Léon Trotsky ?

Esteban Volkov : Dans la mesure où le marxisme est chaque jour de plus en plus actuel, malgré toutes les fois où on l’a enterré pour resurgir avec plus de vigueur, l’un des messagers et des guides marxistes les plus modernes est indiscutablement le grand révolutionnaire Léon Trotsky. Il fut un personnage clé de l’un des événements les plus importants de l’histoire contemporaine : la Révolution russe. Trotsky joua un rôle capital dans cette dernière. Mais ce qui est le plus méritoire chez lui dans toutes les étapes où il intervint, c’est le fait qu’il retranscrivit minutieusement toute cette expérience historique et politique. Trotsky a laissé un héritage très précieux, un arsenal idéologique révolutionnaire de grande actualité et extrêmement fertile et utile pour toutes les luttes révolutionnaires actuelles et futures.

Il n’y a aucun de doute que le capitalisme démontre aujourd’hui qu’il est un système totalement obsolète et injuste et qu’il ne répond en rien aux besoins du genre humain. Au contraire, le capitalisme est en train de détruire la planète, il créé plus de misère, plus de souffrances. La nécessité d’un changement est vitale. J’ai la certitude que la majeure partie de l’humanité prendra conscience de cette situation et luttera pour un autre monde. C’est là que tout l’arsenal idéologique de Trotsky est extrêmement précieux. Aujourd’hui, les médias intoxiquent les masses et finissent par créer ce que Marcuse appelait une mentalité unidimensionnelle. Mais les processus de prise de conscience sont comme des éclairs.

Beaucoup d’historiens considèrent que cet arsenal reste encore largement inexploité.

Il est vrai qu’il est très vaste : il n’y a pas de domaine, ni de pays que Trotsky n’ait pas embrassé dans ses analyses. N’importe quel document de Trotsky est très utile et instructif pour quiconque le lit. Il n’y a rien de mieux jusqu’à présent dans le socialisme. Le marxisme fut le seul capable d’établir un diagnostic exact de ce qu’est le capitalisme. Trotsky a reproduit la même analyse pour expliquer ce qu’était réellement la bureaucratie stalinienne. Personne mieux que lui ne l’a fait. Telle est sa grande contribution ; avoir analysé le bonapartisme stalinien.

Malheureusement, le trotskysme n’a pas échappé à la dérive que connaissent tous les partis politiques. Mais le pronostic de Trotsky quand il disait « je suis certain de la victoire de la Quatrième Internationale » est encore ouvert, il ne s’est pas encore accompli. Ses partisans devraient faire en sorte que cela devienne réalité. Il ne faut pas s’enfermer dans une tour d’ivoire. Les partis doivent mener à bien une œuvre active et révolutionnaire. Il ne faut pas s’enfermer dans un bar pour discuter et se sentir comme de grands théoriciens de l’humanité.

Le Mexique que Trotsky a connu quand il y arriva il y a 75 ans était un pays révolutionnaire. Celui d’aujourd’hui est très différent…

Oui, il est arrivé au Mexique quand persistait encore l’esprit et la vague de la Révolution. Il y avait encore un climat révolutionnaire. Après cela vint un processus d’industrialisation sous un régime capitaliste et le Mexique s’est éloigné des fondements de la Révolution mexicaine.

Curieusement, vous avez protégé l’héritage de Trotsky, mais, cependant, vous ne vous êtes jamais engagé sur le terrain politique…

Non, je suis un chimiste. Mes commentaires sont ceux d’un observateur scientifique et non ceux d’un politique. Mais j’ai vécu dans ma chair tout le chapitre que fut la contre-révolution stalinienne. Tout ce climat d’assassinats, de terreur, de monstrueuses falsifications historiques. Je l’ai vécu dans ma chair et avec moi des millions d’êtres humains. Mais j’ai le privilège d’être encore en vie et de pouvoir témoigner. Nous savons que la mémoire historique est l’un des patrimoines les plus importants du genre humain. Pour pouvoir construire un avenir, il faut avoir cette mémoire historique.

L’un des plus grands crimes de Staline, mis à part le massacre de millions d’êtres humains, de falsifier l’histoire, d’arracher ses pages et d’altérer son contenu fut justement cela : mutiler et falsifier l’histoire.

Croyez-vous que les crimes du stalinisme sont mal conservés dans la mémoire par rapport à ceux commis par Hitler ?

Hitler fut indiscutablement un grand, un très grand criminel, mais dans cette compétition je crois que Staline le dépasse de beaucoup. Hitler était un assassin froid, à l’intérieur de sa logique raciste et absurde. Mais Staline y ajouta une dose de cruauté et de sadisme que personne n’a jamais dépassé jusqu’à présent. Tuer n’était pas suffisant pour lui. Je suis un survivant qui a eu de la chance.

Vous avez conservé vivant le souvenir de Trotsky au travers d’un musée qui se trouve à Coyoacán, c’est précisément pour restaurer cette mémoire ?

J’ai continué à vivre dans cette maison pendant de nombreuses années avec ma grand-mère. Son souhait fut toujours de conserver ce lieu historique. Et ce ne fut pas sans lutte et sans effort. Les staliniens de Mexico tentèrent à de nombreuses occasions d’effacer ce lieu. Ils voulurent même en faire une garderie pour enfants. Mais ils n’y parvinrent pas.

Je ne me suis jamais intéressé à la politique, mais j’étais, par osmose, au courant de toutes les dynamiques des luttes. Mais Trotsky m’a toujours protégé de la politique. Il disait toujours à ses secrétaires et à ses gardes du corps de ne pas me parler de politique. Il tentait de m’éloigner de la politique. Mais j’ai vécu une vie normale, très proche de cette atmosphère chargée d’adrénaline qui se vivait dans la maison de Trotsky. C’était un état d’excitation très agréable.

Cependant, vous fûtes témoin du premier attentat et du second, celui qui coûta la vie à Trotsky.

Oui, le premier attentat, quand ils mitraillèrent la maison, j’étais présent. Nous y avons réchappé par miracle. L’un des staliniens vida son revolver sur le lit où j’étais caché. Mais je me suis arc bouté et cela m’a sauvé la vie.

Que pensez vous de mouvements d’aujourd’hui comme ceux des indignés ou du mouvement étudiant mexicain « YoSoy132 » ?

C’est un début, le commencement d’une conscience pour assumer une attitude de lutte politique. Cela apporte beaucoup.

En cet anniversaire de l’arrivée de Trotsky au Mexique, qu’es-ce que vous revendiquez de lui comme message, comme engagement au-delà de son œuvre ?

Je crois que le principal c’est l’aspect éthique, moral, où l’activité doit être articulée avec la pensée. La pensée et l’action doivent être une seule chose. La vérité doit être au dessus de tout. L’exemple, c’est sa vie. Il fut un guide, pour moi et pour ma famille. Pour mes filles, par exemple, qui ne sont pas marxistes ni révolutionnaires, mais qui ont fortement assimilé ce principe éthique d’absolu respect de la vérité et de la justice.