Egypte : Sexe, voiles et vidéo
19 janvier 2007
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Le Caire, envoyée spéciale,

« Prends-moi dans tes bras... » Salma supplie son amant. Un peu hébété, Youssef accepte une accolade, brève et maladroite. Alentour, les passants des rues du Caire sont les témoins involontaires des amours illicites du couple. Plus tard, pour faire l’amour, les jeunes tourtereaux disposeront de l’appartement vide d’un ami. Il faudra ruser. Ne pas monter les étages ensemble, ne pas attirer l’attention, surtout ne pas réveiller le gardien de l’immeuble, une vraie commère professionnelle celui-là, chacun le sait en Egypte. Pour l’heure, celui-ci ronfle dans le hall d’entrée. Youssef est passé. C’est le tour de Salma. Soudain, un imprévu : elle a oublié l’étage auquel l’attend son amant. Catastrophe ! Le gardien a levé la tête. « Psssiit ! Mademoiselle ! Ton ami est au cinquième... Ne prend pas les escaliers, il y a un ascenseur au fond du couloir. »

Dans la salle du cinéma Good News, au cœur d’un quartier chic du Caire, le ton du bonhomme, genre « j’ai-tout-vu-tout-entendu », déclenche une explosion de rires. La salle est pleine. Ils sont venus en groupe, en couple ou en famille. C’est la première d’Istughomaya - « Cache-cache » en français -, en compétition officielle au Festival international du Caire fin 2006.

A 36 ans, le réalisateur Emad Al-Bahat a voulu traiter de « la mentalité de l’Egypte d’aujourd’hui ». « Le sexe avant le mariage, les relations adultères, tout le monde sait que ça se produit, nous dit-il. Mais chacun fait comme si ça n’existait pas. Les gens portent un masque. On se ment à soi-même. On se cache en se drapant dans les apparences d’une moralité parfaite, dont le symbole est devenu le voile islamique. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas que le personnage de Salma ait une relation sexuelle sans être mariée, c’est de montrer la honte qu’elle en éprouve, la pression sociale. Ces sujets sont devenus tabous au point qu’il est maintenant risqué de les évoquer, même au cinéma. » Risqué, vraiment ?

A la fin de la projection, l’accueil des spectateurs et des journalistes est pour le moins mitigé. La « scène d’amour » - plan fixe sur l’épaule nue de la femme tandis que l’homme, déjà rhabillé, fume une cigarette - serait une « incitation à la débauche ». Les attaques les plus virulentes viseront une autre scène de Cache-cache : le moment où Salma abandonne son voile islamique. Le hidjab, explique l’actrice à la caméra, n’est qu’un moyen commode de vivre comme on l’entend, sans éveiller les soupçons, sans avoir à subir les commentaires des proches. Elle ôte le « masque ». « Insulte à l’islam ! », réagissent aussitôt plusieurs spectateurs.

Aujourd’hui, en Egypte comme ailleurs, c’est un voile que tout « Arabollywood » devrait poser sur sa pellicule. L’ouverture du festival a débuté par un lynchage médiatique, celui de son patron, Farouk Hosni, ministre de la culture. Il avait tenu, en privé, des propos déplorant la multiplication des hidjabs dans son pays. « Outrage à l’islam ! », ont crié les « barbus » du mouvement des Frères musulmans, mais aussi des élus de la majorité présidentielle, qui ont exigé illico les excuses et la démission du ministre. Farouk Hosni a dû s’expliquer.

« Mes propos constituaient un avis personnel, non destiné à la presse, a-t-il dit, le 3 décembre, devant l’Assemblée du peuple. N’étant ni ouléma ni mufti, je ne me prononçais absolument pas sur la religion. » Il précise qu’il respecte la femme égyptienne et qu’il n’a jamais préconisé « une politique contre le port du voile dans (son) ministère. Une telle politique serait inappropriée et folle », conclut-il.

Autre scène. Le soir du 24 octobre, devant le mythique cinéma Metro, en plein centre du Caire, Dina, célèbre danseuse et actrice du film Alaya al-tarab bel-talatha, esquisse quelques pas de danse devant l’entrée du cinéma. Les jeunes mâles qui sont là en sont tout retournés. Quatre heures durant, ils vont s’en prendre à toutes les passantes, voilées ou non, qui sont poursuivies, tripotées et molestées sans que la police daigne intervenir. Ici, comme dans beaucoup d’autres régions du monde, la frustration sexuelle est largement répandue...

Le lendemain, un religieux justifie cette poussée d’hormones mâles à la télévision. « Si la chèvre se jette au milieu des loups et se fait dévorer, déclare-il, ce ne sont pas les loups qu’il faut blâmer, mais la bêtise de la chèvre. » La pléthore d’articles polémiques suscités par les projections du Festival international du Caire, avec des « études comparatives » sur la moralité comparée des films locaux et étrangers, en témoigne. Plus surprenants peut-être, dans un milieu artistique réputé avant-gardiste, les débats sur la « décence » agitent les cercles des producteurs, distributeurs, réalisateurs et acteurs égyptiens. « C’est surréaliste ! », fulmine Wahid Hamed, le scénariste de L’Immeuble Yacoubian, film à succès qui aborde notamment des thèmes comme la corruption, l’homosexualité et le harcèlement sexuel. « Sur le tournage, un de mes acteurs récitait une sourate du Coran avant chacune de ses scènes. A la fin, il courait se droguer, sourit-il. Récemment, je reçois une actrice pour un casting. Elle m’annonce avec une mine de diva qu’elle refuse toute scène de baiser. A part ça, elle portait une chemise minuscule et un pantalon taille basse. Je suis désolé de dire que je voyais la moitié de ses fesses. Nous vivons dans une société arriérée et schizophrène ! »

A qui la faute ? Aux « chaînes satellitaires arabes en continu », qui, « pour meubler, tendent le micro aux sermons d’obscurs cheikhs religieux qui n’ont rien à voir avec l’islam, dit le scénariste. Là commence le lavage de cerveau ». Mais le satellite a également permis à d’autres chaînes, sans vocation politique ni religieuse, de diffuser des films pornographiques jusque-là interdits et qui contribuent à donner de l’Occident une image de dépravation.

En Egypte, comme ailleurs dans la région, toute production culturelle est soumise à censure. Une loi datant de 1955 précise que l’œuvre d’esprit « ne doit pas porter atteinte aux bonnes moeurs, à l’Etat et aux intérêts de l’Etat ». Pour Ali Abou Chadi, le grand manitou de la censure en Egypte, la loi « est volontairement élastique et laisse une part importante à l’interprétation ». L’homme a une excellente réputation, y compris chez les artistes les plus rebelles. Il est notamment à l’origine, au printemps 2000, de la publication du Festin des algues de mer, roman syrien jugé blasphématoire qui enflamma les étudiants d’Al-Azhar et provoqua de violentes émeutes.

Il y a quelques mois, Abou Chadi a essuyé l’ire de parlementaires pour avoir autorisé L’Immeuble Yacoubian : « Je dois être le seul censeur au monde insulté pour des autorisations ! Dans les années 1960, on filmait des baisers, des femmes en bikini ou dans des lits. Aujourd’hui, ces scènes choquent. Récemment, dans un quartier populaire, une famille a déboulé dans la salle du projectionniste pour exiger la coupure d’une scène de baiser. Le technicien a obéi et pris ses ciseaux... La censure sociale est devenue un fléau. »

Miroir de cette évolution, une mouvance conservatrice, apparue il y a cinq ans, gagne du terrain. Baptisée « le cinéma propre », son premier commandement est « J’embrasse pas ». L’actrice Hanane Turk en est devenue l’icône après avoir annoncé cet été qu’elle porterait désormais le voile islamique à la ville comme à l’écran. Des collègues qui l’ont connue auparavant racontent qu’elle « était déchirée depuis longtemps entre sa passion du cinéma et la conviction que cette activité la plongeait dans le péché permanent ». Qu’elle ait conservé ses bijoux, un maquillage prononcé et un hidjab couleur rose bonbon montre que le voile est aussi affaire de mode. Régulièrement invitée sur les plateaux de télévision, la starlette promeut le « cinéma propre » et appelle à un « cinéma de style iranien » - qui interdit tout contact physique entre personnes de sexes opposés. Nombreuses sont celles qui ont suivi son exemple, provoquant la colère de nombreux réalisateurs. Ils lui opposent l’exemple de Hend Sabri, actrice tunisienne devenue star du grand écran égyptien, qui a gardé « le courage de jouer avec son corps ».

Ces polémiques ne sont cependant pas du goût de la jeune actrice. « Ce genre de compliments m’énerve, dit Hend. J’en ai assez d’être le mouton noir, d’essuyer les insultes et les crachats dans la rue. Je ne vais pas batailler seule contre 70 millions d’Egyptiens pour défendre un baiser de cinéma ! L’Europe se trompe quand elle applaudit un film arabe au motif d’une scène de sexe audacieuse. Les scénaristes, les réalisateurs, les acteurs, moi incluse, tout le monde s’autocensure, affirme-t-elle. Le résultat s’en ressent. Ne pas avoir l’esprit aussi étroit que ceux qui nous regardent, c’est aussi être assez malin pour réussir à se faire entendre. Le malaise social est tel qu’il n’est plus l’heure de la provocation. Quand un type quitte la salle en criant »Allah !« et en emmenant femme et enfants à cause d’un baiser, c’est dommage. Il aurait mieux valu chercher un moyen de le garder jusqu’au bout. Il y a des messages plus importants à faire passer qu’un simple baiser. »

* Article paru dans le Monde, édition du 19.01.07. LE MONDE | 18.01.07 | 15h44 • Mis à jour le 18.01.07 | 15h44.

Mis en ligne le 18 janvier 2007
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