41 ans après la mort de Camilo Torres, prêtre guérillero

Qui a peur de Camilo ?

Le 15 février 1966 fut un jour tragique pour la Colombie, et peut-être pour toute l’Amérique latine. Ce jour là, il y a 41 ans, Camilo Torres Restrepo, prêtre et guérillero était tué lors de son premier conflit armé, sous le feu de l’armée colombienne dans la région reculée de Santander, à Patiocemento, entre le Cerro de los Andes et la Cordillera de los Cobardes. Son cadavre fut photographié et minutieusement examiné par les autorités militaires colombiennes et par des experts des services secrets Usa afin d’être sûrs de l’identité du guérillero tué. Quand ils furent certains qu’il s’agissait de Camilo, ils poussèrent un grand soupir de soulagement : le leader politique et guérillero colombien le plus populaire était réduit au silence à jamais. Trop charismatique pour lui donner une sépulture digne, son cadavre fut caché et aujourd’hui encore (presque) personne ne sait où se trouvent ses restes.

En Colombie la popularité de Camilo, à tant d’années de distance, ne rivalise qu’avec celle du Che et de Bolivar. On se souvient encore des foules innombrables qui participaient à ses meetings avec le Frente unido à Cali, à Bogota, Carthagène des Indes.

La parabole politique et humaine de Camilo Torres le porta progressivement mais inéluctablement sur des positions de plus en plus radicales et révolutionnaires. Né en 1929 dans une famille bourgeoise, aisée et anticléricale de Bogota, il ébranla famille et amis par sa vocation et l’ordination sacerdotale qui s’en suivit. Grâce à une bourse d’études en Belgique, il passe ensuite une thèse en sociologie, à l’université de Louvain, berceau des prêtres-ouvriers belges et français des années 50 et 60. Il rentre en Colombie comme prêtre-ouvrier dans le quartier malfamé de Tunjelito, à Bogota, puis est nommé aumônier de l’université de Bogota, où il devient très populaire chez les étudiants et les enseignants. Son charisme et sa lecture radicale de la Théologie de la libération l’amènent rapidement à s’affronter à la hiérarchie catholique colombienne, qui l’oblige à défroquer. Mais la route de Père Torres est désormais tracée : il crée le journal Frente Unido, qui va devenir l’ébauche du mouvement politique autour de quoi se rassemblent communistes, socialistes, catholiques dissidents, paysans déshérités, syndicalistes et indépendants de gauche.

Camilo devient « un danger » pour l’oligarchie colombienne au pouvoir, et ses sponsors étasuniens. Le pas vers la clandestinité et la lutte armée devient un choix qu’il ne peut pas retarder ni éluder : en 1965, il entre à l’ELN (Ejercito de liberacion nacional), le groupe armé qui se réfère à Guevara. Ếtre un théoricien ne lui suffit plus, il veut participer à la lutte de libération dans tous ses aspects. Il tombe dans le premier affrontement avec l’armée.

Comme pour le Che, au moment même de sa mort naît le mythe de Camilo Torres, le prêtre guerrier. Son exemple sera suivi par d’autres : père Domingo Lain, le curé Perez qui deviendra ensuite le chef de l’ELN, père Uribe, père Ernesto Cardenal, qui va se battre dans mes rangs des sandinistes au Nicaragua.

Mais Camilo Torres n’est pas seulement un mythe. Il est aussi un spectre qui hante encore la société hypocrite et puissante en Colombie. Plus de 40 ans après sa mort, la Colombie est encore un des pays les plus violents et injustes du monde. Le pays où ont été tués 41 mille syndicalistes, où on a exterminé entièrement un parti de la gauche légale (les 4 mille morts de l’Union Patriotica), où la « démocratie » est aux mains des escadrons des paramilitaires et des narcotrafiquants (en commençant par le président Alvaro Uribe). C’est pour cela qu’en Colombie le père Camilo Torres n’a pas encore droit à une tombe connue. Quarante et un ans après sa mort, son ombre fait encore peur.