Ukraine : après la chute de Ianoukovitch, quels Maidan ?

, par SAMARY Catherine

Les élections présidentielles du 25 mai ne stabiliseront pas le pays. Il faut que la population de toutes les régions soit saisie des grands enjeux et détermine ses droit sociaux et nationaux sur la base de l’indépendance du pays.

Après la chute du président Ianoukovitch, on est passé d’une phase de mobilisation d’une population largement défiante envers tous les partis, à un gouvernement de partis discrédités parlant en son nom : d’où aussi la surreprésentation des composantes les plus organisées au sein du mouvement – la droite et l’extrême-droite, implantées principalement dans l’ouest et le centre du pays. Cela facilite la présentation réductrice de Maidan assimilée à sa droite et à son extrème-droite principalement implantées dans l’ouest et le centre du pays. Cette réduction accompagne la thèse du “coup dEtat fasciste” soutenu par l’occident contre la Russie, et menaçant les populations russophones – auxquelles Poutine vient porter secours.

Cette thèse manichéenne occulte un ordre mondial moins binaire – l’intense recherche de sorties négociées de la crise au plan international en témoigne –, mais aussi une situation interne plus ouverte sur divers possibles : la domination de la langue russe, les liens économiques (d’échanges ou de travail) avec la Russie, voire la nostalgie de l’URSS qui caractérisent les régions industrielles de l’est, ne signifient pas forcéement l’attractivité du régime poutinien ou l’insensibilité aux mobilisations de Maidan – encore moins l’absence de sentiment national ukrainien. Et loin d’être simplement “pro-européenne”, les manifestations de Maidan ont acquis un caractère de masse contre les pratiques présidentialistes et autoritaires du régime, la corruption et la répression – des thèmes sensibles pour toute l’Ukraine. Mais encore faut-il que les populations des régions de l’Est ne se sentent pas menacées au plan socio-économique et linguistique par les chois de Kiev.

Rien n’est joué totalement en dépit de la proclamation d’une “république nationale du Donbass” assortie de l’occupation de bâtiments publics par des groupes militants “musclés”– (aujoud’hui qualifiés de “terroristes” quant ils reproduisent ce que les forces radicales de Maidan ont inauguré à Kiev ou dans les régions de l’ouest ou du centre du pays [1]). Contrairement à la Crimée, les populations russophones ukrainiennes de ces régions ont massivement voté pour l’indépendance en 1991. Si elles n’ont pas été largement mobilisées par Maidan, elles ne l’ont pas été non plus contre elle. Et même les récentes occupations de bâtiments publics et appels à référendums, semblent portées par des forces “pro-Russie” minoritaires. Mais le choix ultime de ces population dépendra des réponses socio-économique et politiques de Kiev.

Poutine a exploité les pratiques agressives de l’extrême-droite et le vote malencontreux remettant en cause le statut de la langue russe (bien que son application ait été rapidement bloquée par le président par interim), pour précipiter un referendum en Crimée. Les populations locales n’ont pas eu le temps et les moyens de mesurer qu’elles n’étaient pas menacées par Maidan et par Kiev – mais Maidan et le nouveau gouvernement, ou le parlement qui a majoritairement déchu Ianoukovitch, n’ont rien fait pour associer toutes les régions du pays à sa consolidation démocratique. Bien au contraire.

Mais il aurait fallu – il faudrait – pour cela s’émanciper des oppositions binaires explosives, assorties de la guerre des mots entre Moscou et Bruxelles, risquant de dégénérer en nouvelle guerre du gaz, si ce n’est en affrontements violents.

 Mise à plat des enjeux réels ou guerres ?

La première guerre qu’il faut rejeter est celle des propagandes mensongères. La guerre des mots des grandes puissances (et de leurs relais politiques ou médiatiques) qu’il s’agisse de la Russie ou des institutions euro-atlantiques. La perception des dangers explosifs en Ukraine, dans un contexte qui n’est plus celui de la guerre froide, donne pourtant une chance à une issue négociée. Mais il faut remettre les faits à leur place – et mettant en évidence les enjeux réels qui ont produit la crise depuis novembre.

Ianoukovitch avait été élu sur des bases reconnues internationalement comme correctes, en faveur d’une orientation de “neutralité” du pays : et loin d’être simplement “pro-russe”, il a cherché à préserver l’indépendace de l’Ukraine par un équilibrer les dépendances, y compris vers la Chine. C’est sa propre politique aux yeux de sa population qui est la cause première de son discrédit croissant puis de sa déchéance : les pratiques de plus en pus présidentialistes et autoritaires de la “famille” oligarchique qu’il incarnait, d’une part, avec un enrichissement contrastant avec l’appauvrissement du pays – même s’il était partagé par bien d’autres oligarques de tous bords ; son mode de décision et de pressions personnelles y compris dans son choix de ne pas signer l’accord d’association avec l’UE sans débat et mandat du parlement sur ce plan et après avoir mené campagne en sa faveur ; ses jeux de négociations opaques avec l’extrême-droite ; la violence de ses diverses forces de sécurité ; ses oscillations entre négociation au sommet (et avec les manifestants) et la criminalisation et les offensives meurtrières contre les protestataires : car c’est bien l’offensive faisant plusieurs dizaines de morts entre le 18 et le 20 février qui a rendu caduques toutes les tractations de sommets, face à une foule exigeant la chute du président.

Depuis lors les accusations réciproques n’ont cessé, quant à la responsabilité de ces événements qui ont fait basculé bien des oligarques et députés de la majorité contre le président et du côté de Maidan. Les premiers résultats de l’enquête menée à ce sujet accusent les forces de sécurité sous le commandemant de Ianoukovitch et une implication de la Russie (niée par Moscou) [2]. Le parlement ukrainien a demandé à la CPI une enquête et un mandat d’arrêt contre Ianoukovitch. La légitimité de l’élection d’un président ne le préserve pas d’une chute avant terme, tout aussi légitime, même hors élections.

Mais il faut aussi mettre en évidence l’impasse désastreuse dans laquelle le Partenariat oriental proposé par l’UE à l’Ukraine plaçait ce pays – le forçant à choisir entre une signature des accords d’association ultra-libéraux (sans adhésion) ou des relations économiques avec la Russie [3]. Si le président ukrainien avait contesté de tels dilemmes devant le parlement et la population toute entière, s’il avait permis un débat sur les choix – avec mise à plat des effets des différents accords pour le pays – qu’il s’agisse de l’UE, du FMI ou de la Russie – il serait sans doute encore au pouvoir. De même aurait-il pu appuyer par des mobilisations populaires sa demande répétée de négociations entre Ukraine, UE et Russie – refusées en novembre par l’UE, et aujoud’hui proposées par les Etats-Unis et la Russie.

Celle-ci, cherche bien davantage qu’à faire la guerre une négociation d’ensemble. Celle-ci concerne d’une part les échanges d’énergie – la dépendance actuelle de l’UE envers le gaz russe signifiant aussi pour Moscou un débouché essentiel ; d’autre part la neutralité militaire de l’Ukraine hors OTAN – moyennant le retrait des troupes russes des frontières ukrainiennes. Mais l’enjeu concerne aussi la place de l’Ukraine entre Russie et UE. C’est un enjeu interne/externe : l’économie et les populations de l’ouest et du centre sont plus tournées vers l’UE ; celles de l’est vers la Russie (qu’il s’agisse des emplois ou des échanges). Mais la signature d’un accord de libre-échange avec l’UE dans le cadre du projet de “partenariat oriental” signifie outre le démantèlement des restes d’Etat social en Ukraine, son ultime désindustrialisation, désatreuse pour les régions de l’Est. Il n’est pas évident que Poutine voudrait récupérer ces entreprises très délabrées. Autre chose est de s’appuyer sur la pression de ces régions pour sécuriser une distribution de gaz vers l’UE dont 80% passent par l’Ukraine.

Moscou prépare et voudrait imposer un projet de constitution – comme les puissances euroatlantistes ont rédigé celle de la Bosnie à Dayton... Il prône une fédération lâche constituée d’entités régionales habilitées à avoir des relations avec les Etats voisins. Contrairement au désastre de Bosnie-Herzégovine, il faut que la population ukrainienne tout entière soit associée à une véritable assemblée constituante. Loin d’être une étape vers son éclatement, la prise en compte de la diversité du pays, dans un contexte où la population reste massivement attachée à l’indépendance du pays, pourrait en garantir sa stabilité. Mais c’est à la fois l’égalité des droits sociaux et nationaux, dans la diversité des langues, sur tout le territoire et pour toute la population qui peut consolider le pays.

Loin des cris de guerre, il semble que “l’Autriche - présidente du Conseil de l’Europe - mène des consultations bilatérales sur la neutralité de l’Ukraine avec la Russie, certains candidats à la présidentielle ukrainienne, ainsi qu’avec la Suisse qui assure actuellement la présidence tournante de l’OSCE” [4]. Le premier ministre ukrainien Arseni Iatseniouk ne s’est pas opposé à une nouvelle Constitution permettant une certaine « décentralisation » du pays.

Même si Poutine est fort mal placé pour donner des leçons de démocratie, il faut prendre au mot les propositions de consultation populaire – non pas comme en Crimée, sous déploiement des troupes russes, sans débat et pluralisme de choix, mais hors de toute violence, sur la base d’une auto-organisation de masse pluraliste des populations de toutes les régions associés à une assemblée constituante ukrainienne.

Si tel reste un scénario possible, il faut une force politique pour la mettre en œuvre. Qu’en est-il de la scène politique ukainienne ?

 Changement de phase et mutations

Tous les partis sont affectés par Maidan. Et l’on passe d’un oligarque à d’autres… [5]

En pratique, le Parti des Régions est en décomposition (ou recomposition opaque), avec des divisions internes à l’ancien régime visibles depuis novembre sur la marche à suivre : les tractations entre Russie et UE – jouant de l’un contre l’autre pour faire monter les enchères – ont accompagné les hésitations au plan interne entre recherche de compromis négociés ou état de guerre et répression frontale des manifestants. Finalement, bon nombre de députés de ce Parti des Régions ont basculé du côté de Maidan et contre Ianoukovitch, notamment après les phases répressives. Mais il est difficile en l’absence d’élections législatives de mesurer les évolutions pratiques.

Le PC ukrainien, qui a connu divers crises et mutations depuis la chute de l’URSS, se trouve victime de ses propres choix ambivalents comme de l’héritage du passé stalinien. S’il a connu (dans les régions de l’Est et les populations agées, principalement) une remontée de ses résultats électoraux aux dernières élections (avec environ 10% de voix – proche du parti d’extrême droite Svoboda), il est pour l’heure marginalisé – sans qu’on ait une vision claire de sa présence dans les régions de l’Est : il a été paralysé par le régime Ianoukovitech quand il a voulu prendre ses distances en appelant à un référendum sur l’Accord d’association avec l’UE ; et il a pris ouvertement parti contre Maidan assimilée à son extrême-droite – dont il subissait ouvertement agressions et menaces physiques. Il s’est coupé de la masse des protestaires et de la gauche de Maidan en votant pour les lois qui les criminalisaient en bloc en janvier 2014. Le souligner n’implique pas l’acceptation en retour des violences d’extrême-droite et d’une “lustration” qui signifierait l’interdiction de ce parti.

Quant à l’extrème-droite, elle a construit sa popularité davantage sur sa capacité à structurer des actions de prise d’assaut de bâtiments publics ou de défense des manifestants contre la violence des Berkouts (milices du régime) bien plus que sur des programmes, qu’il s’agise du parti Svoboda/liberté ou des regroupements au sein de “Pravyi Sektor”/Secteur Droite. Mais le passage des assauts aux élections, ou de la rue au gouvernement – avec deux ministres (un troisième ayant démissionné), outre un procureur général - n’est pas anodin. Les diplomates occidentaux, trop contents d’afficher leur soutien hypocrite à « Maidan » « pro-européenne » jusqu’à la chute de Ianoukovitch, sans se dissocier de l’extrême-droite et de ses pratiques, sont confrontés aujourd’hui à des formations devenues embarrassantes. Mais elles sont de leur côté en pleine évolution.

D’une part, (selon les composantes, ou même en leur sein), elles peuvent passer “du treillis au costume” [6] et poursuivre l’objectif d’acquérir une « respectabilité » en vue d’alliances, de reconnaissance internationale, et de sièges au parlement ; mais d’autre part, ou selon d’autres composantes, il y a des résistances à l’institutionalisation. L’extrême-droite tout en étant caractérisée comme telle par une matrice raciste, se différencie aussi (en Ukraine, comme à l’échelle internationale) en fonction de l’ « ennemi principal » du moment et de la grille idéologique fondant la « nation » [7].

Les tensions montent entre le ministre de l’intérieur Arsen Avakov et Pravy Sektor : après le démantèlement des Berkouts, le parlement a exigé le désarmement de ses militants et de tout groupe para-militaire ; et Pravy Sector accuse Avakov de couvrir l’assassinat d’un autre dirigeant de son organisation, Oleksandr Mouzytchko. Celui-ci a été retrouvé le 24 mars criblé de balles. Il faisait l’objet, comme Dmitri Iarosh, d’accusations de Moscou et d’un mandat d’arrêt international : ils sont suspectés d’appel en Tchétchénie notamment, visant à susciter des attentats anti-russes.

Mais en pratique, Pravy Sektor dont les membres n’hésitaient pas à afficher des sigles SS, s’est transformée en parti politique et son commandant en chef, Dmitri Iarosh, s’est déclaré candidat à la présidence du pays. Pour contrer la propagande de Moscou en direction des populations russophones, il met l’accent dans les régions de l’Est, sur l’indépendance de l’Ukraine et sa neutralité contre tout rapprochement avec l’UE [8] (« décadente ») autant qu’avec la Russie. L’autre parti d’extrême-droite, Svoboda, doté de plus de 10% de sièges au parlement, s’est positionné contre les russophones « asiatiques », pour « l’Ukraine « européenne », au prix d’une rupture avec le Front national dont il était proche. La thèse du complot juif international, supposé infiltrer toutes les formations « pro-européennes » domine sur Internet les analyses de la droite russe contre le « coup fasciste » de Kiev. Mais les sondages indiquent plutôt une perte d’inflluence de Svoboda. Pravy Sektor pourrait en profiter dans des élections locales ou législatives. Mais son candidat aux présidentielles est pour l’instant crédité de moins de 2% de voix.

 Présidentielles sur arrière plan de catastrophe économique ?

Moscou a annoncé vendredi 28 mars l’annulation unilatérale de toutes les “aides” octroyées en décembre au président Ianoukovitch pour qu’il renonce alors à signer l’accord d’association avec l’UE. Cela signifie la remise en cause du prêt russe de 15 milliards de dollars, d’une part ; et d’autre part que l’Ukraine devra acheter son gaz russe non plus au tarif de 268 dollars les 1000 m3 mais de 485 dollars les 1000 m3. Compte tenu des retards de paiement, Moscou évalue à 11 milliards de dollars les créances de l’Ukraine envers la Russie.

Le dangereux jeu d’échecs russe combine la présence des troupes et les offres tarifaires avantageuses aux populations russophones – comme en Crimée. L’UE se décharge sur le FMI pour “sauver” le pays de la cessation de paiment – moyennant la hausse de 50% du prix de l’énergie et le gel des salaires et des retraites des fonctionnaires, aves les menaces de guerre du gaz.

Le Fonds accordera quelque 15 milliards de dollars au pays, en négociant sur deux ans d’autres possibles tranches allant au total jusqu’à 28 milliards de dollars – une aide qui devra servir... à payer le gaz russe ; pendant que les oligarques restent exonérés de taxes.

Ce sont eux qui contrôlent le pouvoir ukrainien et les partis, ce qui donne au pays un certain pluralisme, y compris médiatique, par différence à une Russie où l’Etat poutinien contrôle les oligarques. Et le discrédit des partis, sans émergence (encore) à partir des mobilisations populaires, d’alternative crédible, donne du poids à des “outsiders” promettant monts et merveilles – et une certaine modération : selon les estimations du sociologue Volodymyr Ishchenko, à Kiev « le candidat le plus sérieux à l’élection présidentielle du 25 mai n’est autre que M. Petro Porochenko, le “roi du chocolat”, l’un des hommes les plus riches du pays… » [9] pour lequel vient de se désister l’ancien boxeur Klitschko. L’impopularité des « dirigeants » présumés de Maidan risque de se confirmer, y compris l’adversaire de l’ancien président, Ioulia Timochenko, égérie de la « révolution orange » de 2004 dont l’UE espérait la popularité.

En tout état de cause, des élections présidentielles ne stabiliseront pas le pays – si même il parvient à les tenir. Car on est au bord des explosions – alors que des apaisements sont possibles, si toutes les populations se sentent également défendues et protégées. Il faut une amnistie pour les protestataires dans toutes les régions – à la condition de l’arrêt des violences.. Et tourner les mobilisations vers les enjeux communs à toute la population : quels droits sociaux et nationaux, dans la diversité d’un pays unifié ?

D’autres Maidan, ancrés cette fois dans tout le pays, pourraient s’emparer de ces enjeux. L’atout de l’Ukraine est la popularité de son indépendance dans la diversité des cultures. Mais c’est un jeune Etat. Il ne pourra se consolider sans une implication profonde de toute sa population, contre tous les rapports de domination – internes et externes.

Catherine Samary