Pour un mouvement de solidarité avec les migrant.e.s impliquant massivement les habitant.e.s de nos quartiers, les syndicalistes, les autres sans-abris, les chômeurs...

 Migrant-E-s : L’accueil, c’est fini. Sauf si...

Il est 5 h 30 ce lundi 2 novembre à Paris. À cette heure-là, la composition dans le métro est uniforme : la première levée de travailleurs est presque totalement noire et arabe, main-d’œuvre précaire et mal payée. La plupart d’entre eux et elles sont des migrantEs, avec ou sans-papiers. C’est l’immigration choisie par le pouvoir et les patrons...

À la même heure, d’autres migrantEs sont aussi obligés de se lever, réveillés par la police. Ce sont ceux qui réoccupent à Paris la place de la République pour la troisième fois en moins d’une semaine. Cette fois, la police s’est contentée de prendre les bâches réinstallées la veille. Installé après l’évacuation du lycée Jean-Quarré (Paris 19e) par une centaine de migrantEs restés sur le carreau, le campement a été expulsé sans aucune solution jeudi 29 octobre... et réoccupé le soir même suite à une manifestation de plusieurs centaines de personnes... et évacué le vendredi après-midi avec 88 places en centres d’hébergement. C’est l’immigration harcelée et réprimée par le pouvoir et les patrons.

Accueil terminé, surveillance renforcée

Voici les deux faces de la politique migratoire actuelle : surexploiter les unEs et mettre la pression aux autres. Pour faire peur à touTEs, assurer que ça continue ainsi et faire pression sur tous les travailleurs. Rien ne l’illustre mieux que les positions exprimées en Allemagne ces derniers jours. Le ministre de l’Intérieur a annoncé que des dizaines de milliers de migrantEs seront expulsés avant Noël, et le patron d’Airbus a demandé un assouplissement du code du travail en Allemagne... permettant notamment une baisse des salaires pour « intégrer les migrants » qui resteront.

Ces déclarations en Allemagne sont significatives de ce qui domine désormais partout en Europe. Alors que les naufrages et les morts continuent, les images du cadavre d’Aylan ont été remplacées par celles des barbelés et des murs qui se multiplient. Et quand François Hollande fait mine de s’en émouvoir, Manuel Valls annonce le rétablissement des contrôles aux frontières avec la Belgique, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne... le temps de la COP21 ! Le message est assez clair : le renforcement du contrôle et de la surveillance, légitimé par la politique migratoire ou sécuritaire, sera aussi utilisé contre toute contestation.

Les morts comme condition

La machine à expulser va se mettre à fonctionner à plein régime. De nombreux Afghans ont témoigné ces derniers jours du refus qui leur a été signifié, soit parce qu’ils relèvent du règlement Dublin (qui « justifie » leur expulsion vers le premier pays où ils ont été enregistrés), soit parce que l’Afghanistan est considéré comme un pays « sûr » ! Mais rassurez-vous, cela se fera dans le cadre « républicain » : lundi 2 novembre, la « réforme » sur le droit d’asile en France est entrée en application. Accélérant les procédures, elle rendra plus compliquée la constitution des dossiers des demandeurs et facilitera l’expulsion des déboutéEs [1].

La seule solution des autorités, c’est de rendre les conditions de passage puis les conditions de vie difficiles (et dangereuses) afin de décourager celles et ceux qui doivent quitter leur pays. Les mortEs et les réfugiéEs à la rue sont donc, dans le langage de la com, les victimes collatérales (comme les civils lors des guerres) de cette politique. En fait, ils et elles en sont la condition.

Le problème des autorités, ce n’est donc pas que des migrantEs meurent ou survivent dans des conditions indignes, c’est que cela se voie. Plus grave pour les autorités, c’est que les migrantEs s’organisent collectivement et se battent. Pire encore c’est qu’ils et elles soient soutenus. Qu’ils et elles soient non seulement visibles mais aussi vus !

La leçon des migrantEs

La solidarité avec les migrantEs, ce n’est pas simplement la revendication de lieux d’hébergement décents. Cela doit s’accompagner d’une régularisation globale, la condition pour que les lieux d’hébergement ne deviennent pas synonymes de retour à la rue ou – pire – de déportation. Condition aussi pour empêcher que les migrantEs soient utilisés comme moyen de pression contre les conditions de logement et de travail de tous les travailleurs. C’est aussi la revendication d’ouverture des frontières, pour stopper l’hécatombe tragique mais aussi pour empêcher la reproduction infinie de la répression et l’hypertrophie d’un système policier.

Sur la place de la République, vendredi 30 octobre, les migrantEs nous ont donné une leçon ! Ceux qui avaient été pris dans la nasse policière ont refusé en bloc de monter dans les cars qui devaient les emmener vers les centres d’hébergement tant que leurs camarades qui étaient en dehors ne pouvaient pas monter avec eux. Mise sous pression par le rassemblement de solidarité de la veille, la préfecture a dû céder.

Imaginez ce que bouleverserait dans notre société gangrenée par l’atomisation sociale, le racisme, l’austérité et le contrôle sécuritaire, un mouvement de solidarité avec les migrantEs impliquant massivement les habitantEs de nos quartiers, les syndicalistes, les autres sans-abris, les chômeurs... Une belle perspective ! La manifestation unitaire prévue le 22 novembre prochain doit en être la première étape.

Denis Godard

* Paru dans l’Hebdo L’Anticapitaliste - 310 (05/11/2015). http://www.npa2009.org/


 Migrant-E-s : La guerre de l’Union européenne

L’arrivée sur le territoire européen au cours des derniers mois de centaines de milliers de migrantEs et de demandeurs d’asile sème la panique chez les dirigeantEs de l’Union européenne... Refusant de prendre la seule décision que l’urgence impose : l’ouverture immédiate des frontières, ils n’ont d’autre horizon que celui de la répression, du confinement, de l’ouverture de « hot spots », c’est-à-dire de camps de concentration pour celles et ceux, victimes des politiques impérialistes, qui fuient les zones de guerre et la misère, en Afrique, au Moyen-Orient ou en Afghanistan.

En quelques semaines, les réunions « au sommet » entre chefs d’État et ministres de l’Intérieur se sont multipliées, la dernière en date ayant eu lieu ce dimanche 25 octobre. Toutes ont réaffirmé une volonté de « restaurer l’ordre aux frontières » de l’Europe forteresse, et « ralentir le flux incontrôlé », comme l’a répété Jean-Claude Juncker.

Ne souhaitant pas « accueillir toute la misère du monde », les pays les plus riches de l’UE entendent au maximum faire accomplir le sale boulot par la Grèce, certains pays des Balkans et la Turquie. Le directeur de l’agence Frontex (bras armé de cette politique... dont le siège social est prudemment domicilié en Pologne) annonce sans ambages qu’« il n’y aura pas de décrue avant 2020 » des flux migratoires et que « le défi va perdurer tant que les causes n’auront pas été traitées. » D’ici là, Il faudra gérer les « hot spots » où seront triés les « vrais » demandeurs d’asile et les vilains profiteurs qui seront impitoyablement renvoyés chez eux... Autant dire que son avenir professionnel est bien assuré, tout comme celui des 600 gardes frontières qui vont être déployés sur le territoire grec dans ces prochains jours.

Construire la mobilisation

Lors du mini-sommet de Bruxelles, Alexis Tsipras a été fermement sommé de « reprendre le contrôle » de sa frontière avec la Macédoine, « d’enregistrer tous les migrants à leur arrivée de Turquie, et les garder chez lui ». Mais le cynisme des dirigeants européens n’a décidément aucune limite : s’adressant à Erdogan, le dictateur de Turquie subitement devenu fréquentable, Merkel a ce week-end triplé la mise, promettant une « aide » de 3 milliards d’euros à Ankara si la Turquie acceptait « d’accueillir » encore plus de réfugiés fuyant la Syrie... « Cela ne fait pas le compte », a répondu le dictateur qui entend mettre dans la balance sa demande d’adhésion à l’UE et que la Turquie figure désormais sur « la liste européenne des pays sûrs »...

La « crise » des migrantEs n’en est qu’à son début. Elle concentre en elle toutes les contradictions, toutes les abominations du système, et exige que nous soyons à la hauteur des enjeux internationaux qui sont posés. Certaines expériences européennes sont plus avancées qu’ici : ainsi, le mouvement Stand up to racism en Angleterre et la coordination Keerfa en Grèce proposent que le 19 mars prochain soit une journée internationale d’action contre le racisme et de solidarité avec les migrantEs. Une initiative qui doit dès maintenant être mise à notre agenda.

Construire ici la mobilisation passe par s’investir avec détermination dans les luttes des sans-papiers et des migrantEs.

Alain Pojolat

* Paru dans l’Hebdo L’Anticapitaliste - 309 (29/10/2015). http://www.npa2009.org/


 Contre la barbarie des frontières, solidarité avec les migrantEs, résistance !

Routine de l’horreur programmée : c’est désormais dans un quasi-silence médiatique qu’ils et elles s’échouent mortEs sur les plages de Libye, d’Italie ou de Grèce, comme ces dizaines de corps échoués en Libye ce dimanche...

Négation de l’humanité : ils et elles sont déplacés comme des objets d’un lieu à un autre sans jamais être écoutés. Ils et elles sont blessés par les matraques, quand ils et elles revendiquent simplement leur existence. Ils et elles sont coupés par les barbelés et les lames acérées des murs des frontières... Tout cela se passe en Europe. Aujourd’hui. Cela se passe en France.

Ils et elles, ces hommes, ces femmes, ces enfants, dénommés migrantEs, sans-papiers ou réfugiéEs, disent l’ampleur de la barbarie qui contamine notre société. C’est la véritable barbarie, celle qui défie toute intelligence, car, rapport après rapport, tous les chiffres disent l’accueil possible, les bâtiments disponibles, et même les avantages d’une ouverture des frontières.

Le message du gouvernement

Pendant des semaines les autorités ont voulu couvrir cette barbarie par des discours sur « l’accueil ». Le dernier épisode de cette stratégie s’est joué la semaine dernière avec l’évacuation du lycée désaffecté occupé Jean-Quarré dans le 19e arrondissement de Paris. Après cinq mois de campements et d’occupations dans la capitale, le pouvoir a cru effacer la dernière trace visible, collective, de la présence des migrantEs. À l’occasion de cette évacuation s’est renforcé un système de collaboration entre la police, la mairie, les éluEs, la presse et certaines associations. On a même vu un groupe de policiers en civil endosser les gilets des employéEs de la mairie de Paris pour entrer dans le lycée...

La voie est alors libre pour la mise en œuvre de ce qui constitue la véritable politique du gouvernement : accueillir le moins possible de migrantEs. Faire surtout passer ce message : vous n’êtes pas ­bienvenuEs ici.

Du 22 au 24 octobre, 150 migrantEs ont été arrêtés à Calais et envoyés dans des centres de rétention à Toulouse, Nîmes, au Mesnil-­Amelot... avant expulsion. Des Syriens, des Soudanais, des Afghans, des Irakiens, des Iraniens... Et la centaine de migrantEs laissés sur le carreau suite à l’évacuation de Jean-Quarré ont été matraqués puis pourchassés lors de la manifestation du samedi 24 octobre. Trois ont été blessés.

La machine à trier

La voie est libre pour légitimer la mise en place d’une véritable machine policière pénétrant tous les secteurs de la société pour atomiser, surveiller, contrôler, trier, arrêter. Alerte : cette machine ne s’arrêtera pas à broyer les migrantEs. Expérimentée depuis longtemps dans les quartiers populaires, elle est en train de devenir un système de gouvernement qui broiera aussi bien les grévistes d’Air France que les manifestantEs de la COP21.

L’UE se donne, elle, pour objectif de « déporter » 400 000 réfugiéEs arrivés depuis janvier. Alors le nouveau discours se met à tourner en boucle : il faut renforcer les frontières, accélérer les procédures avant expulsion, repousser les migrantEs. Et tout à coup, les moyens non disponibles pour l’accueil se mettent à exister : pour envoyer des flics dans les Balkans, affréter des avions, créer une nouvelle unité Frontex et des centres de tri dans les pays du sud...

La résistance concrète

Cette progression de la barbarie doit être combattue. Un campement est en train de se reconstituer, comme un défi, en plein centre de Paris, sur la place de la République, adossé aux tentes déjà présentes de plusieurs semaines du DAL, et lieu de rencontres des sans-papiers parisiens. Comme un symbole contre ceux qui voudraient opposer les migrantEs aux sans-abris, les réfugiéEs aux sans-papiers.

Après le succès de la manifestation du 4 octobre dernier, de nouvelles échéances vont être discutées. Et ce samedi a lieu à Paris la Marche de la dignité et contre le racisme.

Parce que la machine qui se met en place contre les migrantEs développe ses tentacules dans toute la France, la résistance concrète au côté des migrantEs, dans les centres d’hébergement qui deviennent centres de tri et dans les centres de rétention, peut s’organiser dans de plus en plus de villes et se coordonner avec les résistances à Calais, Paris, Menton et Marseille.

En lançant un défi aux frontières, les migrantEs imposent que se tissent des liens avec les mouvements de solidarité qui se développent en Angleterre, en Italie et dans les autres pays européens.

L’espoir contre la barbarie.

Denis Godard

* Paru dans l’Hebdo L’Anticapitaliste - 309 (29/10/2015). http://www.npa2009.org/


 Calais : Open the borders

19 migrantEs sont mortEs ici depuis juin. PercutéEs par un train, renverséEs par des voitures sur l’autoroute, électrocutéEs à l’entrée du tunnel, écraséEs ou étoufféEs dans des camions. Des centaines d’autres se sont blesséEs en essayant de poursuivre leur trajet. Pas besoin d’aller à Calais pour se rendre à l’évidence : les criminels sont ceux qui aujourd’hui refusent d’ouvrir les frontières.

Samedi 17 octobre, la coalition britannique « Stand up to racism and fascism » (cadre unitaire à l’initiative il y a un mois d’une manifestation qui a réuni 100 000 personnes à Londres en solidarité avec les migrantEs) lançait la troisième mobilisation sur Calais pour exiger l’ouverture de la frontière. Nous (une quinzaine de personnes, membres de collectifs de sans-papiers, soutiens, militantEs du NPA), sommes alléEs au rendez-vous.

Le départ de la manifestation était à l’entrée de ce que les migrants eux-mêmes appellent la « new jungle », ce lieu situé en contrebas de l’autoroute, au milieu d’herbes hautes et de buissons, dans lequel ils se sont regroupés, entre 4000 et 6000 hommes, femmes et enfants, toléréEs en marge de la cité. Des tentes à perte de vue. De la boue qui rend les passages quasiment impraticables. Une dizaine de toilettes en plastique, et donc de la merde partout à l’entrée du campement. Quatre robinets devant lesquels des dizaines de personnes attendent d’utiliser des filets d’eau pour faire leur toilette ou laver leurs affaires. Pas de ramassage régulier des ordures, les déchets s’entassent dans tous les coins. Ici, les associations se sont battues pour obtenir ça, un espace d’un autre temps. Mais ce sont les migrants qui donnent une leçon d’humanité, par exemple là, dans cet espace du campement où ils ont construit des structures en bois pour abriter des bars, des boulangeries, des épiceries, des lieux de culte, une bibliothèque.

Les migrantEs viennent à notre rencontre. « D’où viens-tu ? » est la première question qu’ils te posent. J’habite dans le pays qui ose faire ça. Les Britanniques, eux au moins, ils ont un camion avec une sono, des banderoles, des pancartes sur lesquelles on peut lire « Refugees Welcome here ». Jeremy Corbyn doit venir. Des prises de paroles dans toutes les langues s’improvisent. Quand les langages ne se comprennent pas, les sourires et les applaudissements les remplacent facilement. Les migrantEs s’impatientent : ils veulent partir en manif avec nous, maintenant ! Nous sommes alors plusieurs centaines, et on apprendra un peu plus tard qu’un millier de Britanniques sont bloquéEs par les forces de l’ordre à l’entrée de Calais. Les mégaphones passent de mains en mains. On rigole de slogans non repris car incompris. Après plusieurs tentatives, on est unanimes : « No Jungle, No ! ».

We are not animals

On se dirige vers le lieu de départ des ferrys. Des clôtures métalliques de plusieurs mètres de hauteur, surmontées de fils barbelés et lames coupantes, nous enserrent. La Grande-Bretagne a aidé à leur financement à hauteur de 15 millions d’euros, et Cameron a promis fin juillet à l’Etat français une rallonge de 10 millions afin d’améliorer ce dispositif. Ils trouvent donc des millions d’euros quand il s’agit de répression. Comme hier, à Bruxelles, où l’Union européenne débloque 500 millions d’euros d’aides à l’Etat turc en échange d’un engagement à contenir les migrantEs. Pourquoi y a-t-il un tel consensus politique entre tous ces chefs d’Etat pour contrôler les frontières et parquer les migrantEs ? Pourquoi les dirigeants nous tiennent-ils tous ce discours idéologique nauséabond pour justifier ce contrôle renforcé sur les populations : il faut trier les quelques bons migrants (réfugiés politiques chrétiens) des centaines de milliers d’autres ? Parce que prendre le problème à la racine reviendrait à s’attaquer plutôt aux règles sacrées du marché. Celles qui permettent aux 1% les plus riches de détenir 50% des richesses mondiales, en pillant les richesses, en soutenant les dictatures, en intervenant militairement dans les régions convoitées comme le Moyen-Orient, en détruisant l’écosystème. Il n’y a pas de crise migratoire, il y a une crise du système qui fait de ces 1% des élites. Le soutenir ou être englouti, telle est leur question.

Calais est donc devenue une prison à ciel ouvert, où des millions d’euros sont dépensés pour tuer. C’est pour cela qu’elle est devenue le terrain de prédilection des fachos : avec la complicité du pouvoir, ils peuvent y concrétiser leur vocation de matons. Les agressions physiques de migrantEs s’y multiplient. « Sauvons Calais », dont le dirigeant est connu pour ses tatouages et saluts nazis, rassemble ses amis pour une nouvelle manifestation le 25 octobre. Marine Le Pen y a fait un meeting de campagne il y a 10 jours, promettant « un grand barouf » si elle était élue à la tête de la région. Elle n’hésite plus à constituer ses listes avec des militants des groupes dits radicaux. Cambadélis, si tu savais, ton référendum, où on s’le met…

La manifestation se retrouve bloquée aux abords du terminal d’embarquement par un barrage policier. Baby, une migrante érythréenne, harangue la foule en anglais : « We are not animals ! We are human beings ! ». Les esprits et les corps s’échauffent. Les pancartes et les graviers sur le sol se transforment en projectiles. Pourtant, la plupart des regards vont au-delà du barrage : les visages sont fatigués, les regards sont dépités, les gens s’asseyent, certainEs tentent de calmer le jeu, d’autres forment des groupes et arpentent le long des grilles. Un journaliste présent régulièrement nous montre des migrantEs qui ont mis leur pantalon dans leurs chaussettes et nous explique que ce sont habituellement ceux qui tentent de passer par dessus les grilles. Des chaussettes comme unique protection…

Nous finissons par retourner vers le camion sono, devant lequel les migrantEs dansent et font des selfies en guise d’au revoir.

Trésor caché

Depuis 20 ans en France, les politiques institutionnelles en matière d’immigration se heurtent à un obstacle qui, lui, n’a pas de prix : le combat durable, déterminé, organisé des migrantEs pour passer de l’invisibilisation assignée par le statut de clandestin à la visibilité assumée de sans-droits. De l’occupation de Saint-Bernard en 1996 à la formation récente de la Coalition Internationale des Sans-Papiers et des Migrants, un long chemin a été parcouru, passant par la constitution de collectifs, des grèves, les manifestations. Les migrantEs ne sont pas venuEs piquer les miettes accordées par le pouvoir à touTEs les pauvres de la planète. Elles et ils ont pris la route de la liberté, et de la dignité. Le trésor caché de la politique est là, sous nos yeux, pour peu qu’on se décide enfin à les ouvrir.

Samedi prochain, les migrantEs du lycée Jean Quarré nous proposent de partir en manif du lycée (à 15h) pour relayer une initiative militante britannique à Saint-Pancras, gare d’arrivée de l’Eurostar. Par ailleurs, les fachos ont annulé leur manif à Calais, « pour des raisons de logistique et d’organisation ». Gardons la main, soyons au rendez-vous !

Vanina Giudicelli

* Contretemps. 22/10/2015 - 07:37 :
http://www.contretemps.eu/interventions/open-borders


 Calais : MigrantEs en danger, solidarité internationale !

À l’appel du mouvement « Stand up to racism », en bateau, en voiture, en cars ou en vans, 500 militantEs antiracistes venus de toute l’Angleterre s’étaient donné rendez-vous samedi 17 octobre à Calais pour manifester leur solidarité avec les migrantEs de la « jungle »

La mobilisation des antiracistes anglais envers les migrants ne faiblit pas. Le 12 septembre dernier, le mouvement « Stand up to racism » avait réuni plus de 50 000 manifestantEs à Londres, manifestation à laquelle participait le nouveau secrétaire du Parti travailliste Jeremy Corbyn, pour exiger l’ouverture des frontières, l’accueil des réfugiés et le droit d’installation.

C’est maintenant sur chaque bout du tunnel que se focalise leur mobilisation. Ainsi, ce samedi, deux manifestations étaient organisées simultanément : à la gare de Saint-Pancras, un die-in géant regroupant plus de 500 personnes bloquait l’Eurostar pendant quelques heures. À la même heure, un millier de manifestantEs – dont une majorité d’habitantEs de la « jungle » brandissant des sucettes « refugees welcome » – rejoignaient le terminal de ferries pour le bloquer : « la frontière, c’est ici, on reste ici ! ». Après un face à face tendu avec la police, le blocage a été levé, et des prises de parole ont terminé cette initiative. Le fruit de collectes organisées en Angleterre ont été remis à deux organisations humanitaires actives sur le site (le Secours catholique et l’Auberge des migrants).

Une situation dramatique

« Ce que j’ai vu ici m’a semblé pire que les camps de Bangui ou d’ailleurs en Afrique, où l’humanitaire arrive bien plus vite »... Ce témoignage d’une infirmière de Médecins sans frontières illustre bien le désinvestissement des pouvoirs publics qui, pour éviter un prétendu « appel d’air », laissent pourrir la situation, laissant les migrantEs à leur sort. Le seul investissement de l’État à Calais se résume à la pause de 17 kilomètres de hautes grilles surmontées de barbelés agrémentés de lames de rasoir, occasionnant de nombreuses blessures. Et 19 migrantEs ont trouvé la mort depuis le début du mois de juin, en tentant de traverser l’autoroute ou de monter dans l’Eurostar...

Véritable ville, la « jungle de Calais » compte aujourd’hui près de 7 000 habitantEs qui survivent dans un cloaque indescriptible. Face à cette situation catastrophique qui va encore se dégrader cet hiver, la préfecture du Pas-de-Calais annonce des mesures dérisoires : la construction d’un toit pour abriter les files d’attente lors des distributions de repas, et la livraison de « 125 containers pouvant accueillir 12 personnes chacun qui seront installés dans une zone sécurisée », soit 1 500 sur les 7 000 qui, de plus, seront contrôlés en permanence par la police.

La gauche de la gauche et le mouvement antiraciste face à leurs responsabilités

À l’extrême droite, deux structures se disputent le marché de la peur sur Calais : « Les Calaisiens en colère » qui se prétendent apolitiques et « Sauvons Calais » qui intitule sobrement sa page facebook « la vie d’un cafard vaut plus que l’avis d’un no-border »... Les provocations et les violences contre les migrantEs se multiplient autour du camp et dans la ville, dans l’indifférence policière la plus totale. Des manifestations racistes ont eu lieu, et d’autres sont prévues pour novembre...

On ne peut plus attendre ! Face à un désastre humanitaire sans précédent, les partis politiques et associations doivent considérablement hausser le ton et le niveau de mobilisation. Le NPA était la seule organisation française présente à la manifestation de samedi dernier ! Et alors que des manifestations de dizaines de milliers de personnes se sont déjà tenues à Londres ou à Copenhague, la manifestation parisienne du 4 octobre dernier n’en a péniblement réuni que 4 000... Il y a urgence à élargir la mobilisation.

Alain Pojolat

* Paru dans l’Hebdo L’Anticapitaliste - 308 (22/10/2015). http://www.npa2009.org/


 Migrant-E-s : L’Europe planifie des déportations de masse

Le cadavre d’Aylan sur une plage turque, c’était seulement un mois avant que Angela Merkel et François Hollande ne fassent leurs déclarations au Parlement européen mercredi 7 octobre.

Angela Merkel y a parlé de procédures du droit d’asile devenues obsolètes, et de la nécessité de plus d’Europe. François Hollande a parlé de valeurs de solidarité... Mais au moment où tous les médias commentaient ces discours « historiques », le quotidien britannique The Times révélait le même jour un document secret envoyé à tous les ministres de l’Intérieur européens : un plan de l’Union européenne pour mettre en œuvre « plus de 400 000 déportations » de migrantEs arrivés depuis janvier. Plus de 400 000, c’est-à-dire plus de 2 sur 3 ! L’objectif est écrit : des chiffres massifs d’expulsions visant à dissuader de nouveaux migrantEs.

Machine policière

Le document indique qu’il faut non seulement expulser plus de migrantEs mais aussi agir pour qu’ils ne puissent y échapper et passer dans la clandestinité : « Il faut prendre toutes les mesures nécessaires pour éviter le retour de migrants illégaux, y compris la détention. » Ce plan prévoit la création d’une unité spéciale de Frontex pour favoriser les expulsions, et les États membres qui ne procéderont pas à assez d’expulsions seront poursuivis. Enfin des pressions, notamment économiques, seront exercées envers les pays du sud – le Niger et l’Érythrée sont cités – pour les contraindre à « reprendre » leurs migrantEs.

L’objectif – 400 000 expulsions ! – fait froid dans le dos. Il ne vaut pourtant que pour les migrantEs arrivés au premier semestre, ce qui signifie que le dispositif mis en place est appelé à durer. On parle donc bien de la mise en place d’une machine policière, judiciaire et militaire, pour contrôler, enfermer, réprimer et déporter régulièrement à une échelle de masse. Et ce dispositif enserrera toute la société, illustrant que les frontières ne sont pas que des murs, des barbelés, des bateaux de guerres externes : elles sont une logique sociale et politique de gouvernement de domination de toute la société. Et une logique de domination des pays du sud.

Ce n’est pas fatal

Ce plan de l’UE doit être dénoncé publiquement pour démontrer l’hypocrisie des discours actuels sur l’accueil et leur logique réelle. D’autres discours viendront alors sûrement affirmer qu’il ne s’agit que d’un « document de travail »... Mais il doit surtout être combattu.

Ce plan est la concrétisation de l’orientation dominante qui veut continuer à empêcher les flux migratoires. Et, quoi qu’il en dise, derrière la « souveraineté européenne » de Hollande se profile le « souverainisme national » de Marine Le Pen... Car il s’agit toujours d’une « souveraineté » des dominants contre les autres : les étrangers, les pays du sud et plus largement tous les pauvres. Cette souveraineté diffuse un racisme envers les étrangers qui est aussi un racisme social. Quand on accepte l’argument que l’on « ne peut pas accueillir toute la misère du monde », on finit par accepter aussi celui selon lequel il faut « faire des sacrifices »... Alors que les riches continuent à s’empiffrer.

Il est logique que cette souveraineté des riches s’accompagne d’un renforcement de tous les pouvoirs policiers de l’État parce qu’elle ne peut s’imposer que par la force. Légitimée aujourd’hui par la volonté d’expulser les migrantEs, elle servira de même contre tous ceux et celles qui veulent se battre pour des logements décents ou des emplois, contre le racisme ou la crise climatique.

Plus que jamais la solidarité avec les migrantEs doit être une solidarité de lutte commune. Pour une souveraineté des sans-culottes, des sans-dents, celle qui se construit dans chaque lieu de travail, dans chaque quartier. Et qui n’a pas de frontières.

Denis Godard

* Paru dans l’Hebdo L’Anticapitaliste - 307 (15/10/2015). http://www.npa2009.org/