Interview

Sur la journée d’action « Onze heures contre le néolibéralisme, pour l’humanité »

Pourquoi cette initiative du CADTM, soutenue par de nombreuses organisations ?

Eric Toussaint - C’est en quelque sorte le prolongement d’une initiative prise par les zapatistes l’an dernier au Mexique, qui, à l’autre bout de la planète, en pleine forêt, avaient convoqué une rencontre internationale contre le néolibéralisme et pour l’humanité. Pour nous, il est important que les mouvements sociaux, politiques, des organisations syndicales et des individus, tous les progessistes, d’ici comme du tiers monde, se rencontrent pour échanger leurs vues sur les rispostes à apporter au néolibéralisme. En Belgique, c’est la troisième rencontre de ce type.

Que reprochez-vous à ce « néolibéralisme » ?

- Il faut tout d’abord constater que ces politiques sont appliquées partout sur la planète, au Sud, au Nord, à l’Est. Or, ces politiques mènent la planète à l’impasse. Elles sont incapables de conduire à une relance économique, pourtant sans cesse annoncée. Par contre, ces politiques entraînent une dégradation des conditions de vie de la majorité des populations aux quatre coins de la planète. C’est devenu une banalité de dire qu’il y a concentration croissante des richesses aux mains d’un nombre réduit de personnes. Dans les pays industrialisés, l’emploi, la santé, l’éducation : tous les indicateurs sont au rouge. A l’Est, l’espérance de vie chute, on assiste à une déscolarisation des jeunes. Au Nord, il y a un maintien d’un volant massif et permanent de chômage, touchant les jeunes, et une fragilisation des couches les plus pauvres, dont le symbole, la pointe de l’iceberg, ce sont les 35 morts de froid en France cet hiver... Il faut décerner un carton rouge au FMI et à la Banque mondiale, qui ont les mains libres depuis l’ère Reagan-Thatcher.

Quelle serait l’alternative ?

- Il faut absolument que les pouvoirs politiques interviennent. Or, leurs marges de manœuvre sont considérablement réduites par les transferts de revenus liés au remboursement de leurs dettes...

... dont vous réclamez l’annulation.

- Le système de gestion de la dette organise aujourd’hui un drainage important des richesses, des revenus de la majorité des populations du Sud et du Nord vers les détenteurs de capitaux. Notez que les élites du Sud, les régimes, prélèvent leurs commissions au passage du remboursement de cette dette et, au Nord, elle ne remplit pas les poches de la population : le mécanisme ne peut donc pas être réduit à un simple transfert Nord-Sud.

L’annulation de la dette ne suffira pas à battre en brèche le néolibéralisme que vous dénoncez...

- Notre catalogue de mesures est bien plus vaste. Il faut ainsi obtenir l’expropriation des avoirs détenus par des régimes corrompus du Sud dans les pays du Nord (comme la fortune de Mobutu) et cet argent doit être redistribué aux populations. Nous soutenons l’idée de la « taxe Tobin », prix Nobel d’économie, qui voulait introduire « un grain de sable dans la machine infernale de la spéculation financière » en prélevant un impôt progressif sur les transferts financiers. Nous sommes pour toute formule d’imposition qui permettrait de redonner des marges aux Etats pour réduire le poids de la dette, comme l’idée du professeur de l’ULB Max Frank (qui propose un impôt exceptionnel sur la fortune, ndlr). Il faut mettre le social aux commandes.

On reprochera vos utopies...

- La mise en œuvre de ces alternatives nécessitent un rapport de forces qui n’existe pas aujourd’hui, ni sur le plan électoral, ni social. Notre réponse, dès lors, est une contribution modeste, mais qui a toute son importance, pour arriver à modifier le rapport de force social. Des acteurs du Nord et du Sud se rassemblent pour établir les résistances à opposer à l’offensive néolibérale. Nous n’avons pas voulu nous montrer opportunistes en mettant au centre de notre journée les affaires d’exploitation sexuelle d’enfants, mais nous nous sentons parfaitement solidaires des 300.000 participants à la marche blanche et des dizaines de milliers attendus à celle du 2 février. Nous organisons un atelier sur l’exploitation des enfants au travail : avec l’affaire Dutroux, on prend conscience que dans un monde totalement dérégulé se développe à nouveau des mécanismes barbares d’exploitation des enfants. Il faut que des mouvements progressistes, de gauche - pour appeler un chat un chat - se préoccupent de l’humain et soient prêts à apporter des réponses solidaires.

La faillite de Clabecq, ce n’est pas seulement un drame villageois ?

- Il faut situer ce drame dans son contexte mondial. Il ne faut pas protéger l’emploi à Tubize au détriment de travailleurs allemands ou italiens. Il faut décloisonner, internationaliser les ripostes. Les travailleurs doivent en permanence être reliés entre eux pour agir.

Propos recueillis par PHILIPPE REGNIER

Ce samedi 25 janvier 1997 de 9 à 20 h à la VUB (Vrije Universiteit Brussel), 2 av. de la Plaine, 1050 Bruxelles.