L’Affiche rouge : L’ancien résistant Arsène Tchakarian, le dernier survivant du groupe Manouchian, est mort

Arsène Tchakarian est mort samedi à l’âge de 101 ans, a annoncé sa famille. Il faisait partie d’un groupe de résistants dont 22 membres avaient été exécutés par les nazis en février 1944.

Avec la mort d’ArsèneTchakarian le samedi 4 août à l’âge de 101 ans, disparaît le dernier survivant du groupe Missak Manouchian, dont 22 membres furent exécutés par les nazis le 21 février 1944 au Mont-Valérien. Après le décès d’Henri Karayan, le 2 novembre 2011, à Paris, à l’âge de 90 ans, celui d’Arsène Tchakarian renvoie la mémoire et la relation précise de cet épisode, à la fois magnifié et propice à certaines polémiques, à la seule responsabilité des historiens.

Il y a peu, ArsèneTchakarian, alerte nonagénaire, recevait encore au rez-de-chaussée de son pavillon de Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne) donnant sur un petit jardin. Là, au milieu de livres et de documents, il rappelait avec fougue l’action du groupe Manouchian dans la Résistance. Jusqu’à la fin de sa très longue vie, il n’aura cessé d’apporter à ce sujet son témoignage personnel, intervenant dans les établissements scolaires – où il a tenu des centaines de réunions depuis le milieu des années 1960 –, les institutions civiles et militaires, les émissions de télévision et de radio et bien sûr les commémorations annuelles.

Ses souvenirs par écrit

Il a aussi réuni par écrit ses souvenirs dans plusieurs livres : d’abord Les Francs-Tireurs de l’Affiche rouge (Ed. sociales, 1986), puis Les Fusillés du Mont-Valérien (Ed. Comité national du souvenir des fusillés du Mont-Valérien, 1991) et enfin, avec Hélène Kosséian, Les Commandos de l’Affiche rouge (Ed. du Rocher, 2012). De manière significative, ce dernier ouvrage a pour sous-titre La Vérité historique sur la première section de l’Armée secrète. Son dixième chapitre revient en effet sur la polémique suscitée en 1985 par la sortie du documentaire Des terroristes à la retraite, de Mosco Boucault.

Arsène Tchakarian rejette la thèse de ce documentaire selon laquelle le groupe Manouchian aurait été « lâché », voire « sacrifié » par la direction clandestine du Parti communiste. Il assure être définitivement parvenu à la certitude d’une trahison dans ses rangs, comme le suggérait la lettre adressée avant son exécution par Missak Manouchian à sa compagne Mélinée, dans laquelle le chef du groupe dit pardonner à tous sauf « à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendus ».

Pour Arsène Tchakarian, l’auteur de cette trahison ayant mené aux arrestations de novembre 1943 est Boris Holban, mort en 2004 à l’âge de 96 ans, qui avait créé en mars 1942 et dirigé le groupe parisien des FTP-MOI (Francs-tireurs et partisans de la main d’œuvre immigrée). Cette thèse du « traître », qui était aussi défendue par Henri Karayan, est cependant loin de faire l’unanimité, de même que l’accusation précisément portée contre Boris Holban. Des historiens de renom spécialistes de cette période, comme Denis Peschanski ou Claude Pennetier, n’y adhèrent pas. Pour Denis Peschanski, le travail de filature réalisé par la police de Vichy suffit à expliquer les arrestations.

Apatride jusqu’en 1958

Arsène Tchakarian est né le 21 décembre 1916 en Turquie, à Sabandja, ville à 80 kilomètres au sud d’Istanbul, dans la région de Bursa. A l’exemple de nombreuses familles arméniennes sur le territoire turc, les bouleversements de la première guerre mondiale et les suites du génocide de 1915 conduisent les Tchakarian sur les routes de l’exil, et tout d’abord en Bulgarie.

En 1928, la famille Tchakarian acquiert le « passeport Nansen ». Ce document d’identité créé à l’initiative de Fridtjof Nansen, premier haut-commissaire pour les réfugiés de la Société des nations, est destiné aux apatrides, principalement russes et arméniens. Un statut d’apatride qu’Arsène Tchakarian conservera jusqu’en… 1958, date à laquelle il obtiendra la nationalité française.

La France, le jeune Arsène la découvre à l’âge de 14 ans à la fin de l’année 1930 en débarquant à Marseille. Après un séjour à Decazeville, dans l’Aveyron, où son père a trouvé du travail dans les mines, il rejoint Paris et devient tailleur. Passionné par l’actualité politique, il participe en 1936 aux manifestations du Front populaire et adhère à la CGT, où il rencontre pour la première fois Missak Manouchian, intellectuel, poète et militant communiste en même temps qu’ouvrier.

Distribution de tracts antihitlériens

En 1937, alors que les menaces de conflit en Europe ne cessent de grossir, Arsène Tchakarian a tout juste 21 ans. Il est appelé au service militaire dans le 182e régiment d’artillerie lourde de Vincennes. Il participe en 1939 et 1940 aux combats des Ardennes et de la Meuse. A l’issue de la défaite de la France, il est démobilisé à Nîmes le 5 août 1940. Dès novembre 1940, il se lance, à Paris, avec Missak Manouchian dans la distribution de tracts antihitlériens. Les deux jeunes gens, comme d’autres militants ou sympathisants communistes, anticipent ainsi l’entrée en résistance du Parti, qui ne s’effectuera qu’après la rupture du pacte germano-soviétique, en juin 1941. Leur activité politique se radicalisera progressivement jusqu’à l’organisation d’actions violentes.

En 1943, Manouchian et ses camarades, dont Arsène Tchakarian, font partie des FTP-MOI de Paris, qui organisent des actions armées contre l’occupant. Le 17 mars, ils se livrent à leur première opération en attaquant à Levallois-Perret une vingtaine de Feldgendarmes, des policiers militaires allemands.

En mai 1943, Manouchian est nommé responsable provisoire de la première section parisienne de l’Armée secrète, dénomination désignant une structure de coordination de différentes composantes de la Résistance. En juin 1943, après l’attaque d’un autocar de la Kriegsmarine près de l’église d’Auteuil, Arsène Tchakarian est nommé chef de la première section des « triangles commandos ». Une formation qui aurait, selon les communiqués de l’Armée secrète, réalisé près de cent quinze actions réussies entre juin et septembre.

Lorsqu’il commentait cette période, Arsène Tchakarian disait :

« Nous n’étions pas des héros. Il ne faut pas croire que nous n’avions pas peur. Nous avons résisté parce que nous en avions la possibilité : pas de famille, pas de travail. Et parce que nous aimions la France. Elle nous avait adoptés. »

Mais, à la mi-novembre 1943, la sécurité allemande et la police de Vichy réalisent une série de coups de filet, arrêtant d’abord Manouchian et seize autres membres de son groupe (qui en comptait « près de quatre-vingts », confiait Arsène Tchakarian au Monde en 1984), puis complétant leur tableau de chasse avec d’autres arrestations. Jugés par un tribunal militaire où étaient conviés les journaux de la collaboration, tous seront condamnés à mort, puis fusillés au Mont-Valérien le 21 février 1944. La seule femme parmi les condamnés, Olga Bancic, sera décapitée en Allemagne le 10 mai 1944.

« Echapper aux griffes de la police nazie »

C’est en hommage à ces exécutions que Louis Aragon devait écrire, en 1955, le poème Strophes pour se souvenir. Texte qui sera mis en musique et chanté, en 1959, par Léo Ferré sous le nom de L’Affiche rouge, référence à la couleur de l’affiche de propagande placardée par les nazis au moment des exécutions et traitant les membres du groupe d’« armée du crime ».

Ayant, comme Henri Karayan, échappé à la rafle, Arsène Tchakarian est recherché activement en décembre 1943 par les policiers du commissaire David de la Brigade spéciale n° 2. Il se cache à Paris, au deuxième étage du 3, rue Frédéric-Sauton, dans le Quartier latin. « La protection de Léon Navar, commissaire de Montrouge, et celle de la police résistante de la Préfecture de Paris m’ont permis d’échapper aux griffes de la police nazie », affirmait-il au soir de sa vie. En mai 1944, grâce à son expérience militaire et à son action de résistant, il est envoyé à Bordeaux afin de fournir des informations en vue de préparer le bombardement du camp d’aviation de Mérignac par les Alliés.

L’Affiche rouge, tract de propagande placardé en France à plus de 15 000 exemplaires par le régime de Vichy sous l’Occupation, contre les résistants du FTP-MOI, dont faisaient partie les membres du groupe Manouchian exécutés au Mont-Valérien.

Rappelé à Paris début juin 1944, il est envoyé alors à Montargis dans le maquis de Lorris sous le commandement du capitaine Bourgeois. Nommé lieutenant, il commande une vingtaine de résistants et après de durs combats entre dans Montargis où il occupe la Kommandantur installée à l’Hôtel des Postes.

Après la Libération, il sera nommé sous-lieutenant le 13 juillet 1948, puis obtiendra la Croix de combattant de la guerre 1939-1940 et la Médaille d’argent du ministère de la défense. En 2005, il est nommé chevalier de la Légion d’honneur. Lors de la cérémonie de remise des insignes d’officier de la Légion d’honneur à Arsène Tchakarian, le 8 mars 2012, Nicolas Sarkozy, alors président de la République, déclarait :

« A travers vous, aujourd’hui, la République rend hommage à un groupe d’hommes et de femmes qui ont donné leur vie pour la France, à ce groupe Manouchian que l’occupant appelait “l’armée du crime” et dont l’arrestation fait connaître à tous les Français leur rôle dans l’Armée de libération. »

Dominique Buffier

• LE MONDE | 05.08.2018 à 17h10 • Mis à jour le 05.08.2018 à 17h36 :
https://abonnes.lemonde.fr/disparitions/article/2018/08/05/arsene-tchakarian-le-dernier-survivant-du-groupe-manouchian-est-mort_5339598_3382.html


 Aragon : « Strophes pour se souvenir »

Mort d’Arsène Tchakarian : « Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent »

En hommage aux exécutions de 22 membres du groupe Manouchian, dont Tchakarian était le dernier survivant, Louis Aragon a écrit, en 1955, le poème « Strophes pour se souvenir », popularisé ensuite par la chanson de Léo Ferré.

Strophes pour se souvenir est un poème d’Aragon écrit à l’occasion de l’inauguration de la rue du Groupe-Manouchian, dans le 20e arrondissement de Paris. Publié en 1956 dans Le Roman inachevé (Gallimard), ce poème est devenu célèbre après sa mise en musique par Léo Ferré en 1959 sous le titre L’Affiche rouge (sur l’album Les Chansons d’Aragon en 1961). Le texte rend hommage aux « vingt et trois qui criaient la France en s’abattant ». En fait, vingt-deux membres du groupe furent fusillés au Mont-Valérien le 21 février 1944, et Olga Bancic, seule femme, fut décapitée le 10 mai 1944 à Stuttgart.

Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans
Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants
Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents
Tout avait la couleur uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand
Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan
Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant
Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant


 Arsène Tchakarian en quelques dates

21 décembre 1916 Naissance à Sabandja (Turquie)

1930 Arrivée à Marseille

17 mars 1943 Arsène Tchakarian et Missak Manouchian attaquent à Levallois-Perret une vingtaine de Feldgendarmes

21 février 1944 Exécution au Mont-Valérien de 22 membres du groupe Manouchian

1958 Obtention de la nationalité française

1959 Léo Ferré chante « L’Affiche rouge »

1986 Publie « Les Francs-tireurs de l’Affiche rouge » (Ed. Sociales, 1986)

2012 « Les Commandos de l’Affiche rouge », avec Hélène Kosséian (Ed. du Rocher, 2012)

2018 Mort à lâge de 101 ans

• LE MONDE | 05.08.2018 à 17h28 :
https://abonnes.lemonde.fr/disparitions/article/2018/08/05/mort-d-arsene-tchakarian-ils-etaient-vingt-et-trois-quand-les-fusils-fleurirent_5339606_3382.html


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