« Les deux âmes du socialisme » ou la dialectique des fins et des moyens...

Cette contribution constitue la conclusion d’un recueil coordonné par Jean Batou, centré sur « Les deux âmes du socialisme » de Hal Draper. Ouvrage à paraître en 2008 aux Editions Syllepses [voir en fin d’article sa présentation].

« L’aspiration à une émancipation par en haut est le principe qui a sans cesse dominé les sociétés de classe et d’oppression politique au cours des siècles. C’est la promesse permanente faite par tout pouvoir dominant afin que le peuple continue à solliciter une protection d’en haut plutôt que de chercher lui-même à se libérer du besoin d’être protégé » nous dit Hal Draper dans l’introduction de son essai « Les deux âmes du socialisme ». Avant Marx, analyse-t-il, en ayant évoqué un certains nombre de précurseurs, « l’idée socialiste n’avait jamais croisé la démocratie par en bas ». Toutefois, Hal Draper situe « le programme de Marx pour le mouvement de la classe ouvrière », à la fois « contre ceux qui disent que les travailleurs et travailleuses peuvent prendre le pouvoir tous les dimanches et ceux qui disent qu’ils ne le pourront jamais ». Il ne poursuit pas la réflexion quant à la première branche du débat (la vision naïve) et se concentre sur la deuxième : le marxisme, dit-il « a vu le jour par la lutte consciente contre les partisans de la dictature qui éduque, des dictateurs providentiels, des révolutionnaires élitistes, des communistes autoritaires de même que des bienfaiteurs philanthropes et des bourgeois libéraux ».

Si c’est vrai, pourquoi le « socialisme par en haut » a-t-il historiquement prédominé, se demandent plusieurs contributions discutant l’ouvrage de Hal Draper [1]. Les interprétations proposées ici, sous divers angles, se rapportent à un thème central : les régimes autoritaires servent en dernier ressort des intérêts sociaux particuliers. Mais au-delà des circonstances particulières de la stalinisation de l’URSS aux conséquences internationales, y-a-t-il là des tendances générales et peut-on (comment ?) y résister. Mais peut-on et doit-on se fixer un horizon socialiste pour les luttes ?

L’expérience accumulée sous le nom de socialisme impose d’abord un retour à l’essence du projet, avec des mots pour le dire, qui doivent pouvoir être compris, hors des jargons sectaires. On peut alors discuter en quoi le projet socialiste est actuel, difficile, dans le contexte des échecs accumulées et de la phase de mondialisation néolibérale ; mais aussi de portée plus large que jamais auparavant, se préparant dans les luttes actuelles. Mais celles-ci soulèvent des enjeux stratégiques. Différentes réponses sont ébauchées dans le mouvement altermondialiste - entre renoncement au changement de système, rejet libertaire de toute institutions, ou reformulation des moyens en fonction des finalités et de la prise en compte de tensions durables intrinsèques au projet émancipateur... Il s’agit alors d’inscrire profondément l’individu libre pluriel et responsable dans les projets collectifs tournés vers des droits universels.

 Les mots pour le dire...

La question de l’horizon des luttes et projets se pose, dans la confusion des notions... Il faut pouvoir se faire comprendre tout en se dissociant des expériences de parti unique autant que des Milosevic et autres « socialistes » ou du social-libéralisme qui font perdre leur sens aux mots. Il importe donc de revenir à l’essence du projet socialiste au-delà d’un fétichisme des clivages sur le vocabulaire et de tout « modèle ».

Le projet socialiste affirme l’actualité d’une société où la responsabilité de l’être humain, sans exclusion aucune, est à la fois finalité et moyen... Finalité, car le but est, de façon non conditionnée par des objectifs de profit, de satisfaire les besoins humains au sens évolutif et riche du terme, y inclus l’exigence de dignité, d’égalité, de justice sociale, de protection de l’environnement où il vit. Mais l’être humain est aussi moyen d’atteindre ces objectifs, car c’est lui/elle, en toute responsabilité individuelle et collective, qui détermine ce que sont ces besoins et les moyens de les satisfaire. Une telle société remet en cause tout rapport d’exploitation et de domination, mais non pas la diversité des individus et de leurs choix. Elle subordonne l’économie à ces choix établis démocratiquement. Ces mots là sont compréhensibles par tout le monde et de telles aspirations sont très partagées...

Cela ne dit pas comment doit et peut s’organiser la société. Marx se refusait à le prévoir à la place des populations concernées, dans le contexte où ces questions se posent et doivent se résoudre. C’est précisément l’enjeu des débats démocratiques appuyés sur l’expérience que d’y répondre.

L’horizon de réalisation d’un tel projet est à la fois immédiat et infiniment lointain. Immédiat, car les exigences légitimes de dignité, d’égalité, de justice sociale s’expriment et doivent être défendues tous les jours ; mais lointain, car il s’agit d’une finalité confrontée à des tensions et difficultés durables. Il y a là, depuis le XIXe siècle et la Première Internationale, un processus et des ruptures qui affectent, avec des « temps discordants » pour reprendre les formulations de Daniel Bensaïd [2], les mouvements et associations de luttes, les transformations et ruptures sociales, les consciences de celles et ceux qui aspirent à une dignité et à une justice sociale universelles, transcendant les générations.

La discontinuité des mobilisations de masse, la difficulté à maintenir en permanence de hauts niveaux d’auto-activité, les échecs et démoralisations qui pèsent sur les consciences sont vite récupérés par l’ordre dominant pour se stabiliser, « intégrer » les populations dominées, faire oublier l’histoire et le bien fondé de leurs révoltes dans l’histoire officielle. C’est la nécessité de résister à cette logique, de créer des lieux de « mémoire vivante » des luttes, d’éducation populaire critique envers les enseignements dominants, qui fonde toute l’importance des associations et organisations politiques [3] se revendiquant d’un projet de long terme. Que ces organisations soient sujettes elles-mêmes à des crises et transformations diverses qui puissent même faire de certaines d’entre elles des instruments de l’ordre dominant n’implique pas de renoncer à créer ces « lieux » de continuité des résistances et d’élaboration d’alternatives politiques, sans accepter de hiérarchie ou de monopole dans une telle élaboration...

« L’émancipation de chacun, sera la condition de l’émancipation de tous », affirmait le Manifeste communiste. Aujourd’hui, on prendrait soin d’exprimer cette formule en féminisant le « chacun-e » et en soulignant la diversité des facettes, parfois conflictuelles, de l’individu. Et ce n’est pas un détail, tant il est vrai que l’individu s’inscrit dans une multiplicité de « communautés » dont il se sent solidaire pour des enjeux différents : rapports hommes/femmes, diversité ethnico-nationale, culturelle, religieuse, position sociale, relations parents/enfants... La hiérarchie des solidarités dépend du moment et des enjeux.

Diane Lamoureux souligne dans ce recueil l’apport du féminisme au projet socialiste. En-deçà même de cette dimension essentielle, reconnaître dans le prolétariat l’acteur potentiel fondamental de la résistance aux rapports de classe dans le monde industrialisé, capable de paralyser le système en son cœur et ses nerfs, capable aussi d’invention d’autres critères d’organisation du travail, n’en fait pas une « essence » transcendant les différenciations de genre, de qualification, de nationalité... ; cela n’en fait pas non plus, malheureusement, le porteur spontané d’une fraternité universelle et de rapports humains libérés de préjugés sexistes, racistes, homophobes. C’est l’enjeu d’une unité plus large de toutes les populations concernées par des objectifs communs que d’être en mesure d’y intégrer aussi l’apport de luttes autonomes contre toutes les discriminations. Un des clivages différenciant les organisations se réclamant « d’un autre monde possible », quelles que soient leurs références doctrinales, sera la capacité à incorporer dans leur propre fonctionnement comme dans leurs objectifs immédiats et de long terme, la remise en cause de toutes les discriminations et inégalités. Ce qui impose évidemment le rejet des interprétations simplistes du marxisme et des relations de classe, faisant du seul capitalisme l’origine de tous les rapports d’oppression et remplaçant l’objectif universel du projet socialiste par un ouvriérisme réducteur...

 Le socialisme : un objectif actuel...

Ainsi défini, l’objectif socialiste est plus que jamais d’actualité.

Tout d’abord, il est manifeste que le capitalisme n’est pas capable de satisfaire même des besoins de base de l’humanité, tels que les rapports du Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD) les évalue. Ceci n’a rien à voir avec une quelconque impossibilité matérielle ou financière, mais avec la logique d’appropriation privée des choix par la minorité des possédants sur la base de leurs intérêts et de course aux profits puissamment soutenus par des pouvoirs d’Etat et institutions mondiales. Le déploiement des inégalités et de la précarité partout où leurs préceptes pseudo-libéraux s’appliquent, la remise en cause des droits de base reconnus par la Déclaration universelle des droits humains, l’incapacité à assurer une croissance écologiquement viable et socialement juste, les crises financières et boursières récurrentes auxquelles s’ajoutent aujourd’hui explicitement celles des institutions de cette mondialisation... Il y a là autant d’indicateurs d’inefficacité et d’injustice sociale qui imposent un renversement radical des critères et mécanismes de fonctionnement de l’économie permettant une appropriation des choix par l’immense majorité des populations de la planète, sur la base de procédures démocratiques à inventer [4].

Mais tout est fait pour exclure une telle démocratie de l’horizon capitaliste. Et, à la racine de cette exclusion, gît l’inégalité organique du rapport d’exploitation, cause des gigantesques écarts entre droits proclamés et réels, fondant une démocratie, de fait censitaire, où les grands choix de société sont appropriés par la minorité qui détient le capital. A la base du projet socialiste, il y a le constat du grand écart entre l’émancipation politique proclamée par la révolution bourgeoise contre les sociétés féodales et la réalité profondément inégale des droits associant la propriété privée des moyens de production au rapport de domination salarial.

L’entreprise néolibérale de destruction bien matérielle et législative des quelques droits sociaux acquis à la faveur d’autres rapports de force, mais aussi d’un nouveau régime d’accumulation à dominante financière, ainsi que le démantèlement des bastions de résistances collectives s’accompagnent de la bataille des idées. Dans l’univers néolibéral, toute critique de l’ordre capitaliste passé ou présent est vite stigmatisée comme « nostalgie » des régimes se réclamant du socialisme, d’autant plus aberrante que ces derniers sont supposés n’avoir été qu’un vaste goulag, une aberrante parenthèse dans la « normalité » capitaliste incontournable. Les transformations en cours depuis la chute du Mur de Berlin et la fin de l’URSS sont présentées comme des choix démocratiques en faveur d’un capitalisme supposé apporter efficacité économique et libertés.

L’appropriation de leur histoire par les populations concernées était empêchée par le poids des censures de l’ancien régime : c’est l’écart entre les promesses socialistes et les réalités qui en explique la crise en ayant bridé le seul potentiel d’efficacité alternatif au capitalisme à l’échelle historique : la responsabilisation humaine généralisée. Leur crise n’est pas due à « trop », mais au contraire à « pas assez » de socialisme, au sens que l’on a rappelé plus haut, impliquant une démocratie économique et politique radicale. Mais ceci ne pouvait être dit librement dans un régime régnant au nom des travailleurs sur leur dos.

La restauration capitaliste interdit tout autant l’expression libre de ce bilan, et ne permet aucune avancée vers plus de démocratie substantielle – la montée des abstentions aux élections souligne la perception réaliste qu’elles ne changent rien d’essentiel... Car cette démocratie électorale bien pauvre interdit tout débat sur le statut des êtres humains et les grands choix socio-économiques. La restauration capitaliste a été un processus largement imposé par en haut et de l’extérieur – avec pour relais des institutions de la mondialisation une minorité s’appropriant tous les pouvoirs sans soutien de masse. Ce faisant, cette transformation radicale a été profondément opaque et aux antipodes d’une quelconque révolution démocratique réalisant la victoire finale du capitalisme. Les causes, mécanismes et effets de la restauration capitaliste, depuis la chute du mur de Berlin, sont d’autant plus occultés qu’une partie substantielle de l’ancienne nomenklatura communiste a cherché à consolider ses privilèges de pouvoir dans ceux de la propriété. Le marxisme « officiel » d’autrefois a été remplacé par les « lois objectives du marché » et les privatisations forcées. Les régressions sociales colossales vécues par la grande majorité des populations et l’absence d’alternative crédible progressiste expliquent évidemment la montée des abstentions et des votes xénophobes qui ponctuent des alternances électorales sans alternatives réelles... L’élargissement vers l’Est de l’Union européenne est un cache-misère visant à contenir des situations de plus en plus explosives...

La mise à plat pluraliste du passé « socialiste » est donc aussi un enjeu démocratique du présent, pour donner sens à des choix. Elle impose la résistance à toute vision partielle et unilatérale de l’histoire à trous des dominants, contre les simplifications idéologiques marquées par la guerre froide... et qui se sont poursuivies avec la proclamation de la « fin de l’histoire » et d’un horizon capitaliste indépassable.

 Héritages historiques et nouveaux potentiels...

La Première Internationale, avec des formes associatives embryonnaires au plan politique, et ses premières réflexions et grandes controverses politiques face à l’émergence du suffrage universel [5], était un produit de la mondialisation capitaliste des deux premiers tiers du 19e siècle. De la Seconde Internationale aux « trotskismes » se revendiquant de la Quatrième Internationale, il y a tous les bouleversements majeurs du XXe siècle : les effets profonds de la vague d’expansion coloniale de la fin du siècle précédent et des guerres inter-impérialistes pour le partage du monde, le choix stratégique face à ces guerres de prôner l’internationalisme et la fraternisation accompagnant les ruptures révolutionnaires de la Russie à la Chine et aux luttes anti-coloniales, ou d’accepter le patriotisme des grandes puissances ; puis le choix de s’aligner sur le nouveau pouvoir d’Etat soviétique et de taire ses rapports de domination ou de le critiquer de l’intérieur ou de l’extérieur du « camp socialiste », les perceptions différentes de l’ « ennemi principal »...

La nouvelle mondialisation capitaliste rend à la fois plus difficile, mais potentiellement bien plus réelle, profonde et large, l’exigence d’alternative universelle et la possibilité de l’exprimer à une échelle planétaire, rapprochant et respectant une diversité de cheminements individuels et collectifs étroitement liés.

C’est plus difficile, pour plusieurs raisons qu’on n’écarte pas d’un coup de balai. Le passif de l’identification du socialisme aux dictatures de parti unique pèse sur les consciences en même temps que la disparition de l’URSS élargit les marges d’offensives impérialistes ; la mondialisation du processus de financement, production et distribution des biens et services est sans commune mesure avec celle du passé, démembrant des articulations nationales, rendant plus lointaine la maîtrise sociopolitique et économique des processus de décision ; ce faisant, elle met en compétition (donc divise) à l’échelle mondiale la force de travail avec les menaces de délocalisation à l’appui, tout en démantelant les bastions de résistances collectives par l’imposition des nouveaux codes du travail et la flexibilité marchande ; l’idéologie néolibérale s’empare des impasses bureaucratiques et des rigidités de système pour se présenter en héraut de l’individu libre ; enfin, l’impérialisme du XXIe siècle a pris des contenus différents de celui du XIXe et début de XXe siècle [6]. Les guerres interimpérialistes (où se sont engouffrées les grandes révolutions du XXe siècle) ne sont plus à l’ordre du jour, alors que la capacité d’intervention guerrière impérialiste contre les foyers de résistance est considérable, exploitant notamment l’instrumentalisation sioniste du thème de l’antisémitisme et du terrorisme islamiques pour affaiblir et diviser les résistances... Ceux qui défendent des intérêts et privilèges spécifiques dans le système existant peuvent opter pour deux orientations dominantes : des dictatures explicites, ou bien diverses variantes de « démocratures » (avec des droits universels... à plusieurs vitesses), de fait élitistes, censitaires et excluantes, multipliant tous les moyens pour briser l’émergence démocratique d’alternatives. Ces deux variantes dominent le monde entier.

Mais rien de tout cela n’est stable, insurmontable, ni d’ailleurs univoque : les mêmes facteurs sont porteurs de préconditions (subjectives et objectives) essentielles à l’émergence d’une alternative anticapitaliste mondiale, d’une grande richesse.

C’est en partie le potentiel du mouvement altermondialiste, que d’être le possible creuset et démultiplicateur de nouvelles résistances [7], mais aussi de favoriser l’émergence souhaitable d’une « alliance organique » décisive d’une partie des intellectuels professionnels (économistes, sociologues, juristes..) rejetant l’ordre dominant avec des travailleurs de l’industrie et des services, des paysans, des jeunes, hommes et femmes de tous continents, militants associatifs, syndicaux, croyants et non croyants, sur la base de plateformes réaffirmant que d’autres choix sont possibles et subordonnant l’économie aux besoins humains et écologiques de la grande majorité, de même qu’à des procédures transparentes de choix démocratiques...

 Un rejet plus profond des rapports de domination

La crise des pays dits socialistes, dans un contexte ou toutes sortes de mouvements de résistances aux oppressions sont nés dans le monde, force à penser autrement et plus profondément les alternatives à l’ordre du jour. Et c’est la raison pour laquelle, sur une échelle bien plus large qu’au temps de la stalinisation des PC, l’accent des réflexions est mis sur l’approfondissement de la démocratie, au double point de vue des droits individuels et collectifs.

Comme le suggère Philippe Corcuff [8], il faut disputer au néolibéralisme l’objectif de la « propriété de soi » [9] comme expression d’une quête légitime et féconde pour l’avenir de responsabilité, de libertés et d’égalité [10] que l’on peut retourner contre toutes les dictatures et sociétés inégalitaires. Il faut réaffirmer et restituer la signification originelle de la proclamation du Manifeste communiste, dénaturé par une subordination stalinienne de chacune et de chacun à la discipline du parti/Etat censé incarner l’intérêt du prolétariat.

Si la dégénérescence bureaucratique de l’URSS s’explique d’abord par des raisons objectives et historiques (l’arriération de la société, l’isolement et l’environnement hostile rendant plus difficile sa démocratisation), il faut y ajouter le manque d’expérience et de recul sur le processus révolutionnaire et sur les tâches de construction d’une autre société. Les processus de bureaucratisation d’un Etat « prolétarien » étaient un impensé du marxisme, pressenti par les libertaires (ce que ne souligne pas l’auteur des Deux âmes...). Rosa Luxembourg, évoquée par Hal Draper, fut la première à exprimer à la fois un soutien au pouvoir des soviets et une critique des mesures prises par les bolcheviks restreignant les libertés politiques. Contrairement aux idées simplistes, Lénine avant même Trotski, prit rapidement conscience de la bureaucratisation en cours de l’Etat soviétique [11]. Les organisations antistaliniennes dites « trotskistes » se sont différenciées, sur les leçons tirées de l’expérience, par leur conception de la « démocratie socialiste » [12]. Sans confondre des mesures prises par les bolcheviks, en défense de la révolution, et la contre-révolution stalinienne, l’analyse critique des années 1920 porte sur les moyens adéquats aux finalités révolutionnaires, compte tenu de ce qui a favorisé la cristallisation stalinienne [13].

Un tel retour analytique suppose une ouverture d’esprit sur des tendances au bureaucratisme et au substitutisme dans toute organisation sociale et politique, fut-elle révolutionnaire... Cette réflexion est un enjeu d’avenir pour tout nouveau mouvement sociopolitique anticapitaliste, afin de tirer pleinement partie des leçons du passé [14] pour le présent et l’avenir des luttes.

 La mondialisation crée son propre fossoyeur...

La mondialisation néolibérale avance programme déployé et propagé sous tous les cieux par ses institutions économiques. Cela facilite en retour l’analyse critique de ses politiques et effets à une échelle planétaire. Il en émerge déjà, dans le mouvement altermondialiste, la formulation d’autres critères, universalisables, mettant en avant prioritairement les rapports égalitaires entre êtres humains, la satisfaction de droits universels, la protection du patrimoine de l’humanité au plan écologique, culturel et scientifique, une paix durable basée sur la remise en cause des injustices, etc.

La révolution industrielle et technologique produit les moyens de la contre-information en direct et gratuite via les réseaux internet, facilitant des liens militants et des résistances planétaires, même s’il faut en analyser aussi certains aspects pervers et des insuffisances.

Traqué par les associations de taxation des capitaux spéculatifs ou d’annulation des dettes iniques, le capitalisme mondialisé n’est pas aussi désincarné que les mécanismes marchands et boursiers, ainsi que l’idéologie veulent le faire percevoir. Les flux de capitaux laissent des traces et sont mesurables. On peut nommer et dénoncer les paradis fiscaux. Les multinationales sont dénombrables, et l’on peut revendiquer pour les comités d’entreprises de nouveaux droits. Les économistes altermondialistes travaillent à la démystification des chiffres, des indicateurs de richesse qui camouflent les inégalités et les dégâts écologiques, donnant du poids à l’exigence de transparence des comptes, de contrôle des budgets et des accords multinationaux. La notion de « bien commun », associée organiquement à celle de droits universels et non marchands d’en bénéficier, les réflexions sur la diffusion gratuite des connaissances, stimulée par les acquis des technologies de l’information, sont bien loin du simple étatisme des nationalisations d’autrefois et prennent d’emblée des dimensions mondiales.

Des expériences de luttes associant usagers et travailleurs ou petits producteurs agricoles s’accumulent, et des victoires partielles ont été remportées par des campagnes d’opinion publique massives, notamment contre les multinationales des produits pharmaceutiques. Certes, à chaque fois, les nouveaux discours des institutions de la mondialisation sur la « lutte contre la pauvreté », celui des firmes multinationales sur leur « responsabilité éthique » ou l’hypocrisie des accords signés, contournés ou non tenus, visent à démobiliser sans que change l’essentiel. Il faudra de tout autres mobilisations et rapports de force pour, qu’au plan syndical et socio-politique, se constituent une résistance et des contre-projets à la hauteur des enjeux et capables de les imposer. Mais une dynamique existe.

 Comment changer le monde ?

Une autre société ne naît pas de rien. La révolte et l’embrasement des banlieues en France révèlent dramatiquement le grand écart entre les droits républicains proclamés et les discriminations et ghettos sociaux créés. Mais le lepénisme ou le sarkozisme ne se combattront pas sans que des logiques alternatives ne se construisent localement, dans les cités, concrètement autour d’enjeux sociaux et culturels comme le droit aux logements décents, à l’emploi, aux loisirs, aux services publics, à l’école pour toutes et tous de toutes origines et confessions.

L’apprentissage de la démocratie commence dans les institutions de contrôle qu’il faut multiplier face à la gestion des entreprises, des budgets municipaux, nationaux, européens ; contre les pleins pouvoirs de décisions de l’OMC, du FMI, de la Banque mondiale. Mais il passe aussi par l’invention d’un vivre ensemble autrement expérimenté dans la convivialité et la découverte de multiples cultures au sein d’une cité ou d’un quartier ; et dans la participation à des instances de pouvoir en se dotant de garde-fous : transparence des débats, compte rendu de mandats, droits de vote donnés aux immigrés, critères de gestion soumis à des débats populaires après consultations pluralistes...

Il faut ainsi, dans les cités et localités, comme dans les entreprises, mettre L’imagination au pouvoir – comme le dit le titre du film magnifique qui raconte la lutte des Lip, vieille de trente ans déjà... [15] mais toujours actuelle ; une lutte semblable à celle des mineurs britanniques prenant en main leur mine comme les filme Charbons ardents ou encore à celles des travailleurs argentins s’appropriant leurs entreprises face à la fuite des capitaux et à la fermeture des usines comme le montre Naomi Klein dans The Take.

L’étouffement de telles formes précaires de gestion dans le système – fatal et prévisible, en l’absence de relais nationaux et de financements coopératifs changeant le rapport de force à l’échelle de la société –, n’implique pas de refuser d’aller le plus loin possible dans ce type d’expériences et d’en transmettre la mémoire vivante et militante pour qu’elle nourrisse l’émergence de forces socio-politiques porteuses de ces logiques, de réinventer d’autres logiques similaires ailleurs. Le budget participatif de Porto Alegre au Brésil était à la fois le riche produit d’expériences et de luttes associatives locales, d’une réflexion et action politique portées par un parti au service de cette cause. Ses limites et échecs doivent être également « pensés » pour en tirer des leçons. L’ensemble doit devenir patrimoine collectif.

Entre enlisement dans la gestion « réaliste » du système et attente du grand soir, « la construction d’une nouvelle gauche radicale devrait revêtir, nous dit Philippe Corcuff, une double tonalité antilibérale/anticapitaliste et libertaire. Bien sûr une telle gauche radicale devrait pouvoir participer à une expérience gouvernementale et »mettre les mains dans le cambouis« , mais à deux conditions : a) que ce gouvernement inverse les politiques publiques néolibérales mises en ouvre presque partout dans le monde (comme ce qui s’amorce, avec des problèmes spécifiques, au Venezuela et en Bolivie), et b) que des mouvements sociaux, des expériences alternatives, des formes populaires et citoyennes d’auto-organisation, divers contre-pouvoirs, etc. puissent rééquilibrer les logiques institutionnalisantes des institutions politiques classiques et contribuer à l’invention de nouveaux rapports sociaux ‘par le bas’. Cela signifierait qu’il y aurait bien des politiques publiques anti-néolibérales susceptibles d’être menées dans le cadre d’un Etat-nation (comme le Venezuela, la Bolivie ou la France), ou mieux dans un cadre régional plus large (comme l’Europe), pouvant participer à l’ouverture d’une dynamique anticapitaliste, mais que l’invention de sociétés non-capitalistes inédites ne pourrait venir de la seule application de politiques publiques issues ‘d’en haut’ et, dans un monde plus globalisé, sur une base uniquement nationale sans liens avec les dynamiques altermondialistes. » [16].

 Faut-il prendre le pouvoir ?

Parmi ceux qui critiquent l’ordre existant et prônent les résistances à l’injustice, trois grandes orientations, pas nécessairement cristallisées de façon stable, se dessinent.

La première renonce en fait à lutter pour un autre système. C’est la logique des contre-pouvoirs sans prendre le pouvoir, avec divers types de théorisations qu’il ne s’agit pas ici de présenter. Elle peuvent exprimer un pessimisme conjoncturel ou durable lié aux difficultés réelles évoquées plus haut et aux rapports de force actuels, supposés indépassables. Une des variantes, présente au sein du mouvement altermondialiste, exprimée notamment par Miguel Benasayag [17] est clairement hostile aux courants de la gauche radicale qui prônent un changement de société.

Dans un article du Monde du 13 juillet 2007, Jean Birnbaum présente l’approche d’Antonio Negri, qui estime lui aussi, avec un autre argumentaire, que la rupture n’est pas nécessaire : car, dit-il, « elle a déjà été donnée, et elle date des années 1968. 1968 (...) est important parce qu’alors le travail intellectuel est entré en scène. En réalité, je me demande si le capitalisme existe encore aujourd’hui, et si la grande transformation que nous vivons n’est pas une transformation extrêmement puissante vers une société plus libre, plus juste, plus démocratique ». Et il précise : « On n’a plus besoin de Capital ! La valorisation passe par la tête, voilà la grande transformation. La Multitude en a pris conscience... ». Et Négri de se réjouir : « Nous sommes déjà des hommes nouveaux ». Exit le prolétariat, le Capital, et le « socialisme » – même par en bas –. Reste un nouveau « substitutisme », une généralisation universalisante de « contre-pouvoirs » intellectuels édulcorant la critique de l’ordre existant.

La deuxième variante est un « socialisme par en bas » porté par certains courants libertaires et marxistes, orienté vers la destruction de toutes les institutions existantes, remplacées par une « démocratie directe » se passant d’institutions. Le modèle d’économie participative défendu par Michael Albert [18] se rattache à ce type d’approches, affirmant que toute institution de régulation et coordination est porteuse d’une possible « nouvelle classe coordinatrice ». Un problème similaire peut être soulevé quant au rôle substitutiste des intellectuels au sein du mouvement ouvrier, ou encore au pouvoir des managers, évoqués par Alain Bihr.. Toutes ces élaborations sont utiles et doivent être versées au pot commun des réflexions décapantes. Mais elles suscitent un questionnement essentiel (outre la question de la cohérence « de classe » ou de la stabilisation de ces couches) : doit-on supprimer la « démocratie bourgeoisie » parlementaire parce qu’elle est « limitée » et « formelle » ? Doit-on supprimer les partis, syndicats, associations, parce qu’ils sont susceptibles de se bureaucratiser ? Doit-on supprimer la monnaie, parce qu’on est contre la domination des rapports marchands ? Doit-on penser la démocratie participative sans Etat et sans institutions, parce que les couches sociales qui les gèrent risquent de se dresser au-dessus de la société civile et finalement de servir non pas des choix collectifs et contrôlables mais leurs propres privilèges de pouvoirs ? Ce n’est pas convaincant, ni démontré. Ces pseudo-réponses font naître autant de problèmes qu’elles n’en résolvent.

Une troisième orientation s’ébauche, sans doute plus féconde. Elle conteste, dans une optique de socialisme par en bas, le choix binaire piégé : soit renoncer aux partis, aux syndicats, aux institutions, aux experts... soit leur donner le pouvoir. Mais on ne peut faire l’économie d’une analyse concrète des contenus sociaux et politiques des institutions, autant que des différenciations et polarisations qui traversent les couches intermédiaires, notamment les intellectuels, par rapport aux finalités recherchées.

Dans l’optique de cette dernière variante, les tendances bureaucratiques, les tensions, et contradictions du projet, sont pensées comme « organiques », durables. Il s’agit de les maîtriser non en les étouffant, mais au contraire d’en faire l’analyse concrète et de juger du local au planétaire (sur la base des expériences historiques et des bilans pluralistes), les mesures – sociales et politiques – à prendre compte tenu des buts fixés consiemment. C’est avec ce type de critère, qu’il faut analyser de façon pluraliste, sur la base des analyses et expériences, quelles institutions sont à démanteler, lesquelles devraient être radicalement réformées, et celles qui naissent et peuvent être inventées et régulièrement évaluées en fonction de leur apport à ce que l’on peut appeler le socialisme autogestionnaire ou l’« économie participative ».

Et l’on peut dans ce cadre rejoindre Michael Albert sur un certain nombre de critères, notamment la recherche prioritaire d’une réduction des écarts de formation et de la division des tâches entre travail manuel et intellectuel par l’accès de toutes et tous à des responsabilités et des formations populaires, supposant aussi le partage des tâches ingrates (y inclus domestiques) et la réduction du temps de travail. Cette dernière doit être associée, comme y insistait souvent Ernest Mandel, au temps dévolu à l’apprentissage de la gestion, à la formation sur toute la durée de vie, aux loisirs, etc. Mais il faut y ajouter la réflexion concrète sur les institutions et leurs fonctionnement, contre les discriminations et rapports de domination, et selon qu’elles sont des obstacles ou au contraire des outils pour faciliter et éclairer les choix en stimulant, ce faisant, l’auto-activité la plus large des populations concernées [19].

Globalement, le trou noir des analyses marxistes [20] et anarchistes est finalement le même [21] : quelles que soient les finalités communes (la démocratie directe, la « libre association des producteurs directs » pour déterminer les besoins et les moyens de les satisfaire), il n’y a pas de maîtrise quant aux moyens d’y parvenir. L’équation démocratie directe et individu libre = absence d’institutions est tout sauf convaincante. Il faut mettre sur le tapis, en partant à la fois de la critique du capitalisme et de celle des pays se réclamant du socialisme, la question de l’Etat [22], des institutions, de la monnaie, des diverses formes de propriété permettant de combiner responsabilité individuelle et collective, des différentes formes de démocratie.

Loin de devoir disparaître, les institutions qui aident aux engagements militants et contestataires durables et aux choix d’une démocratie directe effective doivent être valorisées sans remettre jamais en cause la libre organisation de contre-pouvoirs et le libre choix individuel dans les cadres collectifs qui fonde la « propriété de soi », au sens de responsabilité personnelle, mais non pas individualisme égoïste ou repli sur soi.

Luttes collectives, diversité des appartenances et responsabilité individuelle
Il s’agit donc aussi de faire pénétrer au sein même des cadres de lutte les critères recherchés, les contre-pouvoirs, les droits de tendances, le pluralisme, la protection des plus faibles, des moins qualifiés, des femmes contre tout rapport de domination : qui croirait à un projet alternatif de société (appelé socialiste ou démocratie participative) porté par des mouvements altermondialistes où régnerait des procédures autoritaires. Car pour devenir acteur conscient, ou, pour paraphraser Lukacs, passer de « en soi » à « pour soi », l’humanité en devenir, comme la classe ouvrière, ou toute autre communauté défendant explicitement ses intérêts, se construit au travers des mouvements de lutte, d’associations qui la traversent, eux-mêmes fruits des engagements individuels et collectifs multidimensionnels.
Les « intellectuels organiques » évoqués par Gramsci, hommes et femmes issus des catégories opprimées, les partis et associations émanant de leurs luttes, en explicitent les buts. Avec un risque permanent de substitutisme, renforcé par les tendances spontanées à la délégation de pouvoir vers les « plus compétents », certains finissant par parler abusivement au nom des autres, en théorisant comme universelles des situations particulières, voire en défendant en fait des privilèges de savoir et de pouvoir – un risque d’autant plus grand que les écarts de savoir et de pouvoirs sont grands. L’étouffement de l’expression libre au nom d’un « intérêt général » postulé renforce ces dangers.

L’expérience prouve qu’il est périlleux pour un projet de lutte contre toutes les oppressions de laisser l’une quelconque d’entre elles sur le côté, entre parenthèses, pour des « lendemains » qu’on risque de ne jamais connaître. De même qu’il s’avère généralement contre-productif de taire une divergence au sein de son « camp »pour « ne pas faire le jeu de l’ennemi ». Pourtant tout n’est pas possible en même temps. Et il peut être pertinent et nécessaire de déterminer un « ennemi » ou enjeu principal à un moment donné. Des priorités peuvent s’imposer. Mais elles ne sont pas forcément perçues par tous ceux et celles avec qui l’on combat pour une cause, au même moment, de la même façon. Quelle est la « bonne hiérarchie »dans la diversité des appartenances, qui ensemble forment l’individu ? L’esprit de parti, les enjeux de classe, la défense des droits des femmes, des droits nationaux et confessionnels, culturels, politiques, sexuels, etc., tout cela renvoie à des approches croisant les différentes sortes d’oppressions [23] et à des solidarités nécessaires pour gagner des luttes, pour changer les droits existants, bouleverser les horizons, être efficace. D’un côté, on est sans cesse menacé-e d’être perçu-e comme introduisant des divisions dans une unité de combat, mais en même temps, cette unité peut être en réalité étouffante, normative ou tout simplement oppressive d’une part de soi-même – et au-delà, d’une part des enjeux collectifs.

Il n’y a pas d’autre « juge » des hiérarchies du moment, des besoins et aspirations prioritaires, des compromis éventuels, de la discipline acceptable, des résistances essentielles pour préserver les lendemains... que l’individu lui/elle même, responsable « en son âme et conscience », ainsi qu’une multiplicité de groupes ou collectifs porteurs de déterminations communes sur tel ou tel objet, fussent-ils minoritaires ou isolé-s aujourd’hui. Quitte à se tromper et à changer d’avis... La force collective est bien plus grande et durable, bien plus capable de s’enrichir et de rectifier ses propres erreurs, par cette adhésion libre, donc toujours « discutable », de chacun-e et de chaque collectif aux choix d’ensemble. Comme le disait Rosa Luxembourg, citée par Hal Draper : « les erreurs commises par un authentique mouvement révolutionnaire des travailleuses et travailleurs sont beaucoup plus fécondes et utiles que l’infaillibilité du meilleur des Comités centraux ».


 Présentation de l’ouvrage

Les deux âmes du socialisme

Quel socialisme pour le XXIe siècle ?

Auteurs : Hal Draper

Introduction générale, notes et commentaires : Jean Batou

Contributions critiques : Michael Albert, Alain Bihr, Mike Davis, Catherine Samary…

En 1966, lorsque Draper met la main à la dernière version des Deux âmes du socialisme, le monde paraît divisé en deux blocs, l’un capitaliste, l’autre « socialiste ». En réalité, la « coexistence pacifique » s’est chargée d’arrondir les angles de la guerre froide, la social-démocratie a définitivement passé dans le camp du capitalisme à l’Ouest, tandis que le « collectivisme bureaucratique » a encore conquis du terrain à l’Est.

Pourtant, 68 n’est pas loin. Le mouvement étudiant américain vient de connaître sa première épreuve de force d’envergure, à Berkeley, en 1964, avec le Free Speech Movement. Il commence à se mobiliser contre la guerre du Vietnam. Le socialisme fait à nouveau l’objet de discussions passionnées, certes dans des cercles encore restreints, interpellés par les luttes de libération du tiers-monde qui s’en revendiquent explicitement. La Première Conférence de Solidarité des Peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine, la Tricontinentale, s’est tenue à La Havane en décembre 1966. En même temps, le combat des Noirs états-uniens s’est radicalisé : les ghettos se soulèvent. Enfin, le nouveau mouvement des femmes pointe le nez, pleinement en phase avec cette nouvelle radicalité.

Pour Hal Draper, le moment est venu de faire connaître largement sa conception du socialisme. Pour cela, il propose une généalogie du socialisme moderne à partir de deux filiations opposées : le socialisme par en haut et le socialisme par en bas. Il se situe sans ambiguïté dans la seconde tradition et appelle ses interlocuteurs à choisir leur camp.

Aujourd’hui, comme dans la seconde moitié des années 60, une nouvelle génération se lève pour contester radicalement la logique inhumaine du capitalisme mondialisé, au nom d’un autre monde est possible. Le socialisme par en bas de Draper peut il encore lui servir de référent ? Nous avons demandé à plusieurs intellectuels engagés dans les mobilisations de ces dernières années de reprendre Les deux âmes du socialisme et d’en proposer une lecture critique.

Les Editions Syllepse

Notes

[1Outre les présentations de Jean Batou et d’Alan Johnson, ainsi que la présente contribution, il s’agit de celles d’Alain Bihr « ’Les deux âmes du socialisme’ : une histoire qui manque de corps », de Michael Albert « Une troisième âme », de Diane Lamoureux « Et si le socialisme avait à apprendre du féminisme » et de Murray Smith « À la découverte de Hal Draper ».

[2Contre un marxisme vulgarisateur d’une histoire aux progrès linéaires, lire Daniel Bensaïd, notamment La discordance des temps - essai sur les crises, les classes, l’histoire , Les Editions de la Passion, 1995 ; cf. également Michael Lowy Walter Benjamin : avertissement d’incendie, une lecture des thèses « sur le concept d’histoire », PUF, « Pratiques théoriques », 2001. Cf. aussi son article http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article5634, Le point de vue des vaincus dans l’histoire de l’Amérique Latine : réflexions méthodologiques à partir de Walter Benjamin.

[3C’est un des apports majeurs d’Antonio Gramsci que d’avoir réfléchi sur le rôle décisif des organisations politiques pour l’émergence des « intellectuels organiques » issus des classes populaires, liées à leurs luttes. Alors que Marx avait plutôt une vision – discutable - de l’organisation communiste comme « partie de la classe », la réflexion de Lénine a également permis de « penser » la séparation et articulation entre les différentes sphères en jeu – le social étant distinct du politique. Ce qui, comme le souligne souvent Daniel Bensaïd, permet de « penser » les conflits entre partis et classe, le risque de substitutisme, le pluralisme politique... Lire notamment sur ce sujet l’article d’Ernest Mandel de 1989 « Auto-organisation et parti d’avant-garde dans la conception de Trotski », que l’on peut trouver en ligne.

[4Voir notamment le dossier « appropriation sociale, démocratie, autogestion » de la revue Contretemps n° 5 (cf. son site) et l’ouvrage de Thomas Coutrot synthétisant bien des réflexions sur ce sujet : « Démocratie contre capitalisme » (La Dispute, 2005).

[5Lire sur les grands débats de la Première à la Troisième Internationale les exposés de Daniel Bensaïd reproduits sur le site « Europe solidaire sans frontière » - www.europe-solidaire.org.

[6Lire notamment les articles de Claudio Katz sur l’impérialisme du XXIe siècle, reproduits sur le site Europe solidaire et sans frontière (ESSF).

[7Thomas Coutrot apporte dans « démocratie contre capitalisme » (op. cit.) tout une série d’exemples de luttes altermondialistes posant l’exigence de contrôle des firmes multinationales ou d’un commerce mondial « équitable », et porteurs de nouvelles formes de solidarité entre usagers et travailleurs à l’échelle internationale...

[8Philippe Corcuff, La question individualiste, Paris, Le Bord de l’eau, 2003 ; et Les nouvelles sociologies, Paris, Nathan Université, 2000.

[9Robert Castel et Claudin Laroche, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi – entretiens sur la construction de l’individu moderne, Paris, Fayard, 2001.

[10On peut reprendre la formule d’Etienne Balibar d’objectif « d’égaliberté » réalisé nulle part (cf. « Droits de l’homme et droits du citoyen : la dialectique moderne de la liberté et de l’égalité », in : Les frontières de la démocratie, éd. La Découverte, Paris 1992.

[11Outre le Testament de Lénine, il faut lire notamment à ce sujet l’ouvrage de Moshe Lewin, appuyé sur l’ouverture des archives, Le siècle soviétique ; lire également La révolution trahie de Trotski et les textes de Daniel Bensaïd sur les débats et leçons stratégiques tirées par les marxistes révolutionnaires de ces expériences (notamment sur le site ESSF).

[12La IVe Internationale, à laquelle se rattache la LCR en France, a consacré un débat de congrès à la préparation de thèses sur la « démocratie socialiste et la dictature du prolétariat », votées au Congrès mondial de 1985.

[13On entend parfois des contresens sur l’essai de Trotski, Leur morale et la nôtre, où il fustige l’hypocrisie des débats sur « la fin justifie les moyens », mais donne sens dans la lutte pour le communisme au critère subordonnant les moyens aux fins. On n’a certes pas toujours le recul et les éclairages suffisants pour tirer ces bilans. Mais c’est en tout cas au nom de finalités concernant l’auto-activité des populations, que Rosa Luxembourg formula des critiques aux bolcheviks tout en soutenant la révolution soviétique. Et c’est dans cette tradition, que de nombreux débats ont eu lieu dans la LCR française et l’Internationale dont elle est section, sur les mesures prises par les bolcheviks dans les années 1920, en défense de la révolution, mais qui ont facilité la cristallisation stalinienne ; d’où les débats sur l’interdiction des partis et fractions ou la répression de Cronstadt (cf. sur le site de la LCR les discussions lors de ses universités d’été ou dans ses publications).

[14Cf. Les textes d’Ernest Mandel évoqués en note 5.

[15http://www.liplefilm.com L’imagination au pouvoir.

[16Philippe Corcuff, « Sur le ‘sarkozysme’, le PS, la possibilité d’une gauche radicale et le tragi-comique - Contribution au débat post-présidentiel », en ligne sur le site Europe Solidaire Sans Frontières.

[17Dans une interview à Regards, Miguel Benasayag estime qu’« un autre monde n’est pas possible » ; il assimile la lutte pour un autre système à une « instrumentalisation »des révoltes par des partis politiques de gauche ou d’extrême gauche qui poussent en fait à la passivité par le vote dans l’espoir de lendemains impossibles au nom desquels, dit-il, ils renoncent à des changements immédiats et limités. Il propose donc de tordre le coup à ces visions révolutionnaires et tristes au profit d’une stratégie de « contre-pouvoirs »diversifiés : il s’agit de renoncer à remettre en cause globalement l’injustice (parce que c’est une cause selon lui impossible à atteindre) pour rechercher tout de suite « des justices »plus grandes, ici et là, localement (cf. http///www.regards.fr).

[18Outre la contribution de ce recueil, voir le site www.parecon.org sur Znet.

[19Pour des réflexions plus poussées sur les modèles de socialisme autogestionnaires, outre l’ouvrage de Thomas Coutrot déjà évoqué, cf. le site du GESD – Groupe études sur le socialisme de demain – sur le site de Michel Husson, ou le n° 5 de la revue Contretemps.

[20Cf. les discussions sur les conceptions du socialisme d’Ernest Mandel, que j’évoque dans un article de bilan reproduit sur le site d’Ernest Mandel ou de l’ESSF.

[21Lire une des premières tentatives de mise à plat des débats entre marxistes et libertaires, organisée par la revue Contretemps (cf. n° 6) www.contretemps.ras.org.

[22Lire les apports sur ce plan d’Antoine Artous, Marx, l’Etat et la politique, Paris, Syllepse, 1999 et le Cahier de Critique communiste sur ce sujet, ou encore le dossier sur l’Etat et la démocratie dans la revue Contretemps n°3, Paris, Textuel, 2002. Voir enfin mes contributions aux débats sur l’autogestion et la citoyenneté www.contretemps.ras.eu.org/.

[23Les études et mobilisations récentes croisant justement l’approche féministe, l’analyse des rapports néo-coloniaux (plutôt que post-coloniaux), le racisme, les réalités de classe se sont multipliées. Les résistances féministes qui s’y inscrivent sont confrontées à diverses formes d’instrumentalisation des femmes, notamment analysées par le réseau Resisting women né dans les forums altermondialiste (cf. son site en plusieurs langues www.resistingwomen.net).