La Ligue de la Jeunesse Communiste au Népal : le front révolutionnaire en question

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En quelques mois, le Parti Communiste (Maoïste) du Népal, le CPN(M), a complètement changé de statut. Animé par un chef vigoureux et charismatique, Prachanda, secondé par une équipe talentueuse, le parti révolutionnaire rebelle était encore en 2006 en guerre contre le pouvoir royal, qui n’était alors qu’un résidu archaïque de pouvoir absolu, au bord de la faillite et de la défaite militaire malgré le soutien des Etats-Unis. Quant à la population du pays, au bord de la ruine, elle était en plus moralement épuisée par presque dix années de conflit.

A partir d’avril 2006, brusquement, le marasme prit fin et les événements s’enchaînèrent rapidement, tous aussi stupéfiants les uns que les autres. En avril 2006, en effet, pendant que les troupes du CPN (M) restaient sagement à l’écart, les principaux partis politiques, le Parti du Congrès, NC, de centre droit, et le Communiste unifié CPN (UML) de centre gauche, lançaient en avril 2006 un mouvement pacifique. Le roi Gyanendra, devant l’ampleur des manifestations, dut renoncer au pouvoir absolu. Peu après, un traité de paix était signé avec le CPN (M) et les armes furent consignées sous le contrôle de l’ONU, alors que le CPN (M) entrait au gouvernement. Et c’est ce même CPN (M) qui, soutenu par un vaste enthousiasme populaire, recueillait le plus de suffrages lors des élections à l’Assemblée Constituante d’avril 2008. Après l’abolition de la monarchie par l’Assemblée, Prachanda, fin août, reprenait son vrai nom Pushpa Kamal Dahal, devenait Premier Ministre et formait un gouvernement avec le CPN(UML) et un autre parti du Téraï, la plaine du sud du Népal en bordure de l’Inde.

Que de chemin parcouru ! Le premier ministre Dahal, son bras droit Baburam Bhattarai Ministre des Finances, et les autres représentants de son gouvernement sont maintenant reçus avec tous les honneurs dans les instances internationales, y compris aux Etats-Unis. Le CPN (M), qui était encore il y a peu une vague organisation terroriste menaçant un légitime et respectable pouvoir royal, d’après les échos peu nuancés répercutés aussi bien par une presse locale aux ordres que par les représentations internationales, est donc devenu tout à fait fréquentable.

Heureusement, pour tous les esprits peu disposés à reconnaître l’extraordinaire épopée de Prachanda et de ses partisans, il reste, pour déchaîner sa mauvaise foi et ses critiques scandalisées, la Ligue de la Jeunesse Communiste, Young Communist League ou YCL [1]. Le Parti maoïste de Prachanda, en effet, dès le début de l’insurrection, disposa d’un turbulent mouvement de jeunesse, mais c’est surtout à partir de 2007 qu’on commença à entendre parler beaucoup de la YCL, aussi bien dans la presse que dans la vie de tous les jours au Népal. Si la plupart des mouvements révolutionnaires se sont appuyés sur de tels mouvements de jeunesse, en Europe, en Russie ou en Chine, au Népal, il apparut rapidement que la YCL allait être investie d’un rôle particulier.

L’importance prise par la YCL reflète d’abord l’adaptation des rebelles aux changements nécessités par la trêve militaire et l’entrée de ses chefs principaux dans les instances du gouvernement. A la fois, pour les responsables du CPN (M), la YCL est un pilier qui garantit pour les militants de base les engagements fondamentaux du parti dans une refonte en profondeur de la société népalaise, et à la fois une aile extrémiste dont on peut prétendre être indépendant en cas de besoin. Le YCL est donc, dès 2007 et surtout en 2008, pendant les élections, à la fois l’organe de totale confiance sur lequel on peut s’appuyer et l’organe plus ou moins indépendant dont on peut officiellement regretter les errements pour ne pas avoir à en assumer la responsabilité. Alors que le CPN (M) commence à être accepté comme parti de gouvernement, de gré ou de force d’ailleurs, la YCL peut désormais servir à concentrer toute l’animosité des autres partis politiques, qui ont quelques difficultés à digérer leur échec aux élections d’avril 2008.

Il est aisé de faire apparaître la YCL comme une organisation extrémiste paramilitaire qui regroupe, outre les jeunes du Parti, des responsables de l’armée rebelle maintenant désoeuvrée, et de l’accuser de tous les maux. Les partis politiques ne s’en privent pas et ils accusent la YCL d’avoir terrorisé les populations dans les villages et d’avoir manipulé les résultats des élections, ce qui permet d’ailleurs de ne pas s’interroger sur les causes réelles de l’effondrement des deux partis CPN(UML) et NC en 2008. La presse, largement contrôlée par ces deux partis, depuis 2007, presque quotidiennement, se fait ainsi l’écho des exactions commises par la YCL. Arrestations arbitraires, responsables politiques rossés en public, travaux forcés, violations des droits fondamentaux, et autres abominations, accusations certes pas toujours dénuées de fondements.

Ainsi, le Premier Ministre intérimaire, Girija Koirala, le vieux responsable du NC, pouvait-il parler il y a quelques mois de la Ligue des Jeunes Criminels (Young Criminal League), un bon mot répercuté par tous les journaux. Les mêmes journaux, cependant, sont demeurés silencieux sur la réaction très sceptique de la rue. Ce jour-là, en réponse au prétendument bon mot de Koirala, j’entendis parler des « Nepal Crooks », les escrocs du Népal, pour le NC. Exemple symbolique du gouffre qui sépare la population et les partis politiques à travers leurs journaux. Car la rue, en effet, ne se laisse pas manipuler sur son jugement sur la YCL. Au niveau local, les militants de la YCL, en général, sont connus, estimés et encouragés dans leurs actions.
Pendant l’été 2007, par exemple, la YCL se livra à des arrestations massives de gangsters notoires, parmi lesquels les principaux chefs de la mafia liés à la famille royale et aux partis politiques. Pendant qu’on entendait les cris d’orfraie de Koirala et des autres chefs du NC, relayés par la presse internationale indignée, la population applaudissait.

A Boudhanath, dans la banlieue de Katmandou, un parrain de la mafia qui, depuis presque dix ans, en toute impunité, terrorisait la population avec sa milice de gorilles, fut arrêté en plein jour par un groupe de petits maigrichons, mais déterminés et lourdement armés, et remis à la police après une bonne raclée. Dans toute la vallée, on s’est réjoui en entendant l’incroyable nouvelle ; on a même littéralement sauté de joie. Au nom des droits de l’Homme et de beaux principes démocratiques, le gangster en question fut libéré quelques semaines plus tard et Koirala pouvait se féliciter que la Justice était de nouveau rentrée dans l’ordre. Cependant, même les organismes internationaux qui avaient dû gérer cette libération étaient mal à l’aise. La culpabilité du répugnant personnage arrêté par la YCL ne faisait aucun doute et, même si la méthode pouvait effectivement laisser à désirer, la population comprit de quel côté se trouvaient la justice et le droit. Les jeunes paysans, soi-disant agités et incultes, responsables de cet épisode furent célébrés comme des héros. Inutile de s’étonner alors que, dans de si nombreuses circonscriptions, en avril 2008, le candidat CPN (M) a été élu avec une large majorité.

Au niveau local, en 2008, en tout état de cause, les actions de la YCL sont loin de soulever l’indignation, mais elles inspirent plutôt l’admiration. Dans la périphérie de Katmandou, la YCL a organisé des rondes de nuit, ce qui a amené une réduction spectaculaire de la petite criminalité qui avait pris à Katmandu des proportions inquiétantes depuis 2005 environ. On peut de nouveau se déplacer le soir sans crainte. J’ai vu aussi des membres de la YCL remettre à un pauvre homme son scooter qu’on lui avait volé quelques heures avant. Il avait été catastrophé car c’était son seul bien. Les jeunes de la YCL s’étaient immédiatement mis en chasse et, grâce à leur efficace réseau, le scooter avait été retrouvé rapidement. La YCL cherche des solutions pour les veuves sans ressources, les enfants livrés à eux-mêmes, ils soignent, hébergent, dénoncent les abus et chassent l’injustice. Loin d’être des justiciers aveugles, il cherchent plutôt des compromis, des solutions négociées et entretiennent la bonne entente au niveau local. Même après la victoire aux élections et l’entrée au gouvernement, on continue de les voir travailler sans relâche, avec les mêmes baskets trouées et les mêmes vieilles vestes déchirées. Bref, la réalité est bien loin des effrayants articles qu’on lit dans la presse.

Certaines autres actions tout aussi admirables et plus spectaculaires de la YCL ne sont pas plus rapportées objectivement par les media. Par exemple, pendant l’hiver 2007, la YCL se livra au nettoyage des rues du quartier de Thamel, le fameux quartier des touristes de Katmandou où les ordures n’étaient plus ramassées depuis plusieurs semaines. Plusieurs équipes de la YCL arrivèrent un matin avec des petits camions et des balais. On vit ces jeunes très organisés, certes peu souriants mais très efficaces dans leur tâche, ramasser les tas d’immondices, balayer, laver et s’en aller sans dire un mot et sans rien réclamer. Les commerçants, sur le pas de leur porte, regardèrent la scène sans lever le petit doigt, avec un sombre regard de désapprobation, en disant aux touristes d’un air méprisant « ce sont les maoïstes de la Ligue des Jeunes Criminels », touristes qui tremblaient certes à la seule évocation de ces terribles légions révolutionnaires, mais qui tout de même appréciaient le nettoyage qui rendait le quartier de nouveau vivable.

Il est vrai que ces commerçants de Thamel, tous plus ou moins sous la coupe de la mafia Manangi et autres groupes criminels affiliés, sont intouchables car ils sont, soi-disant, le pilier des ressources économiques du pays. Ce qui reste à démontrer car les gains du commerce de Thamel semblent surtout bénéficier à des investissements à l’extérieur du Népal. Le bénéfice que l’économie réelle du pays tire de ce quartier de nantis demeure très hypothétique et c’est à un autre nettoyage plus radical que la YCL pourrait se livrer sans dommage. Drogue, commerces illicites, prostitution, trafics d’adoption… voici les réels intérêts que menace ici la YCL, et probablement la véritable raison de la campagne de presse à son encontre.

Les partis politiques, la mafia, tout l’ordre ancien qui continue à exploiter la population du Népal ne s’y sont pas trompés. C’est bien la YCL qui relaie l’action révolutionnaire alors que les dirigeants sont en train de négocier une transition pacifique. Mais ces mêmes dirigeants, pour le moment muselés en public, ne peuvent qu’encourager les actions de la YCL tout à fait conformes au programme politique initial de leur rébellion. Le fait de faire reposer une action révolutionnaire de gouvernement sur un groupe extrémiste n’est pas nouveau. On compare souvent dans la presse la YCL du Népal aux Gardes Rouges de Mao, ce qui semble assez peu judicieux. Les Gardes Rouges se sont-ils livrés à des actions sociales de proximité sur le long terme ? Le rôle que Mao a confié aux Gardes Rouges, dans le cadre de la Révolution Culturelle, semble bien différent du travail au quotidien effectué par la YCL.

L’usage de la violence est loin d’être un culte dans la révolution népalaise, et le CPN (M), à travers son armée ou la YCL, n’en a fait usage que dans des circonstances précises et souvent en état de légitime défense. Certes, il ne faut pas non plus idéaliser les actions de la YCL, car il serait bien difficile de croire que des abus n’ont pas été commis. Il faut cependant juger les événements avec prudence, et accepter une situation complexe. La Révolution française a eu aussi ses milices révolutionnaires. Ce sont bien les sans-culottes qui ont permis l’avènement de la République en 1792 et les dirigeants jacobins se sont appuyés sur eux en permanence pour faire avancer les idéaux républicains. On ne garde pourtant des sans-culottes qu’un souvenir défiguré par les peu subtiles réécritures de l’histoire après la Terreur.

Comparable ou pas à des précédents historiques, la YCL joue un rôle important et parfaitement organisé pour le CPN (M). Le chef de la YCL, Ganesh Man Pun, est un ancien commissaire de l’armée révolutionnaire et un proche de Prachanda. La YCL n’agit probablement pas souvent spontanément mais plutôt conformément à une politique rigoureusement planifiée. Plus inquiétante que la YCL elle-même est la multiplication des conflits, qui parfois prennent même la tournure de vraies batailles rangées, que la YCL a eu ces trois derniers mois avec d’autres organismes de jeunes, le Tarun Dal pour le NC et la Youth Force (ou YF) pour le CPN (UML). Ces deux partis, en effet, voyant les succès obtenus par le CPN (M) grâce à sa YCL, ont essayé de revitaliser leurs groupes de jeunes, mais ils ne semblent n’avoir retenu que les aspects les plus vulgaires ; ils se contentent en fait d’organiser des gangs de rues. On se demande vers quelles dérives, vers quelles extrémités les partis déchus et bien mauvais perdants ne sont-ils pas en train de basculer.

Aujourd’hui, les membres de la YCL eux-mêmes sont incertains sur leur avenir. D’une part, le NC et le CPN (UML) ne cessent de réclamer le démembrement de la YCL. D’autre part, on peut demander si le CPN (M) n’aura pas la tentation de garrotter les forces vives devenues trop encombrantes. Si une liquidation de la YCL est peu vraisemblable, l’organisation va certainement devoir être restructurée pour soutenir efficacement l’action gouvernementale, qui doit être un succès à tout prix, toute l’équipe dirigeante du CPN (M) en est consciente. Le Premier Ministre et son équipe doivent maintenir l’unité nationale pour finaliser les accords de paix, mettre en place une nouvelle constitution et reconstruire le Népal. La YCL doit contribuer à cette entreprise et ne pas l’handicaper par des initiatives intempestives.

On saura un peu mieux dans quelques mois comment la YCL, divisée en deux ou plusieurs nouvelles organisations, va s’insérer dans la construction de ce nouveau Népal et avec quelles missions. Ce qui est certain, par contre, c’est que la YCL, sous une forme ou une autre, va demeurer le fer de lance du front révolutionnaire au Népal.

De toute façon, il serait un peu étroit d’esprit de se limiter à comparer l’action de la YCL à d’autres exemples du passé, exemples qui ne sont pas nécessairement enthousiasmants. On oublie trop souvent, dans les cercles occidentaux, que le Népal, tout comme d’autres parties du continent indien, fait partie des plus anciennes civilisations humaines. A l’époque où les Mérovingiens, Saxons et autres Carolingiens n’avaient guère d’autres activités que de s’égorger réciproquement, le Népal portait déjà plus de mille ans d’art, de littérature et de philosophie. Les Népalais sont parfaitement capables, sans les références ni les conseils des sous-prophètes occidentaux, d’inventer une révolution nouvelle, faite d’autant d’efficacité que de subtilités.

Plutôt que crainte ou réprobation, il est peut-être judicieux de manifester quelques encouragements pour ces participants dévoués à l’impressionnante révolution népalaise, une révolution qui a déjà accumulé des succès exemplaires. De nombreux points, sur la liste des tâches que s’était fixée Prachanda au début de son action, ont été réalisés : le système monarchique a été aboli, un nouveau gouvernement de gauche a été mis en place, les anciens caciques des partis corrompus ont été mis à l’écart après avoir été battus pendant les élections. La remise en marche du pays et la fin de la misère seront des tâches bien plus difficiles mais ce sont bien ces chantiers dans lesquels les membres de la YCL se sont investis, avec détermination et dévouement. Plutôt que d’émettre des jugements et des critiques, nous ferions mieux d’observer et d’en prendre de la graine, et, peut-être, en France par exemple, essayer d’en faire autant si nous en sommes capables !

Notes

[1Harald Olav Skar, The Red Guard of Nepal, Himal magazine, October 2008.

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